Cristina

Partie 1 – Un campus entre désolation et vitalité

2.1.1

De nombreuses années plus tard, en me remémorant ma troisième année en France, une image surgit immédiatement dans mon esprit : une mer d’un vert profond, dense comme une forêt tropicale, luxuriante et vibrante. Ce vert éclatant, omniprésent, incarnait une force vitale brute, sauvage et débordante, libre et indomptable, semblable à une vaste savane luttant pour jaillir de la terre. Peu importaient les tempêtes et les pluies torrentielles, ce vert ne perdait jamais sa résilience et son courage.

+++

Durant les premières semaines à Bordeaux, tout ce que je voyais était du vert. Mais ce vert ne m’évoquait pas la vitalité ou la fraîcheur. Il m’évoquait plutôt la monotonie, la sauvagerie et la désolation. Les couloirs et les murs des chambres de la résidence étaient grossièrement peints en vert. Les toilettes publiques et les douches partageaient une même pièce, les portes étaient faites de simples planches en bois clouées et également peintes en vert. Les portes des douches étaient si basses que l’on pouvait voir les personnes aux toilettes depuis l’intérieur. Quant à la cuisine collective, elle n’existait tout simplement pas. L’espace initialement prévu pour une cuisine semblait avoir été converti en une autre chambre. Par conséquent, il n’y avait ni réfrigérateur ni plaque de cuisson collective. Faire la cuisine dans la résidence était interdit, et si l’on tentait de brancher un réchaud, tout le bâtiment était immédiatement plongé dans le noir. Il fallait donc abandonner cette idée. À l’extérieur de la résidence se trouvait un « Restaurant Universitaire 1 », qui servait des repas le midi et le soir à un prix standard CROUS, identique à celui de Rennes. Les tarifs des CROUS, uniformes dans toute la France, augmentaient chaque année de cinq centimes, sans exception.

+++

À l’extérieur, le sol autour de la résidence était terne, monotone et délabré. Des herbes folles surgissaient de toutes les fissures dans l’asphalte endommagé. Dans les coins du bâtiment, le long des bordures de trottoir ou à travers les craquelures du bitume, la terre semblait vouloir exploser sous une force sauvage, poussant à travers le sol. Cette puissance brute de la nature, à la fois imprévisible et terrifiante, me rappelait souvent les dernières pages de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, où Macondo était englouti par une nature féroce, balayant toutes traces de civilisation pour ne laisser que le désert.

+++

Nous vivions dans le campus universitaire de Bordeaux, situé à cinq kilomètres au sud-ouest de la ville. C’était le plus grand campus universitaire de France, regroupant trois des quatre universités bordelaises ainsi que de nombreuses écoles d’ingénieurs et instituts de recherche. Pourtant, cet endroit restait un coin isolé, délabré et oublié. Le campus se trouvait à la jonction des trois communes satellites de Talence, Pessac et Gradignan, mais il était éloigné de chacune d’elles. Au nord et à l’ouest du campus s’étendaient des vignobles, tandis qu’au sud, deux forêts le séparaient du monde extérieur : la forêt de Cotor et la forêt de Thouars. Ces forêts, comme les vignobles, manquaient de biodiversité excitante, n’étant constituées que de rangées monotones de ceps de vigne vert clair ou de grands pins vert foncé. Peu importait la direction prise, on finissait rapidement dans une zone désolée et ennuyeuse. À l’est, une route étroite traversait Talence, une ville monotone aux maisons en pierre d’un étage toutes identiques, avant d’atteindre Bordeaux. Ces maisons en pierre, appelées Echoppes en français, formaient les façades des rues, avec trois ouvertures uniformes : une grande porte en bois au centre et deux fenêtres de chaque côté, toutes de taille identique. On avait l’impression que les architectes de toute la ville n’avaient aucune imagination et s’étaient contentés de copier-coller les maisons des voisins. Cela me rendait profondément nostalgique de Rennes, où j’avais passé deux années merveilleuses, une ville parée de maisons à pans de bois colorées, variées et pleines de vie. Ces pierres, un calcaire jaune clair appelé Asteries, étaient constituées de sable de l’Atlantique compacté et formé pendant des millénaires. On les appelait également pierre de Saint-Émilion ou pierre de Bordeaux. Ce calcaire poreux se salissait facilement et était difficile à nettoyer, laissant le village tout entier couvert d’une couche de saleté grisâtre et terne.

2.1.2

Même au sein du campus universitaire, les bâtiments d’enseignement ressemblaient à des îlots isolés dans une vaste terre désolée, séparés les uns des autres par de grandes distances. Ma résidence CROUS, situé dans un groupe de sept immeubles délabrés appelé “Village 1”, était particulièrement rudimentaire. Pour aller en cours, il fallait traverser un kilomètre de prairie de roseaux et prendre deux stations de tramway. Derrière l’université se trouvaient quatre petits bâtiments CROUS légèrement mieux entretenus, appelés “Village 2”, où habitait Anna. Mais ces bâtiments, bien que légèrement supérieurs en confort, étaient en réalité bien plus délabrés que les plus anciennes résidences CROUS de Rennes. Pourtant, le loyer y était identique, conforme au tarif unifié du CROUS dans tout le pays.

+++

Dans le Village 1, toutes les cabines téléphoniques publiques avaient été vandalisées, tandis que celles du Village 2 fonctionnaient encore. C’est pourquoi, chaque week-end, je me rendais au Village 2 pour appeler mes parents. Derrière le Village 2 s’étendait une forêt de pins, et après deux autres stations de tramway, on atteignait le “Village 3”. En traversant une prairie ou une forêt de pins pendant 10 à 30 minutes à pied, on pouvait atteindre l’autre côté du campus, où se trouvaient les Villages 4, 5 et 6, qui n’étaient desservis par aucune ligne de tramway. Ce n’est qu’au Village 6 que les conditions de logement étaient comparables au bâtiment F du CROUS de Rennes.

+++

Les logements étudiants de Bordeaux étant dans un état très médiocre, la plupart des étudiants français, dont les familles étaient généralement aisées et dépassaient les seuils de revenus pour accéder aux logements CROUS, préféraient louer des appartements en centre-ville. À cette époque, les prix de l’immobilier dans le centre de Bordeaux étaient encore relativement abordables. Les étudiants passaient donc chaque jour 40 minutes par trajet dans des tramways bondés pour aller et revenir de leurs cours. Ainsi, au coucher du soleil, alors que la vie nocturne devrait battre son plein, le campus de l’université de Bordeaux devenait désert, n’offrant qu’une vaste étendue de prairies verdoyantes, vide de toute présence étudiante.

+++

Les tramways de Bordeaux étaient bien plus grands que le métro de Rennes, et tout, à l’intérieur comme à l’extérieur, était de couleur verte. Même les roues étaient entièrement dissimulées par la coque vert foncé du tramway, rendant celles-ci invisibles de l’extérieur. Les rails étaient intégrés directement dans des pelouses, se fondant parfaitement dans l’environnement. Chaque soir, j’avais l’impression que le tramway ressemblait à une grande chenille verte flottant doucement dans les airs, glissant lentement à travers les prairies et les forêts de pins.

+++

Cependant, ce système de tramway semblait manquer de fiabilité, notamment sur le tronçon menant au centre-ville. Il n’était pas rare que le tramway s’arrête en plein trajet, obligeant tous les passagers à descendre pour marcher vers le centre-ville en longeant les petites allées du tramway à Talence. Cette scène, avec des files de passagers avançant à pied, me rappelait étrangement les scènes d’évacuation dans le film Titanic.

2.1.3

À Bordeaux, il y avait énormément de moustiques et de mouches. Je pensais naïvement qu’il n’y avait pas de moustiques en France. J’avais apporté une moustiquaire de l’Université de Shandong, mais je n’avais pas de tiges pour la suspendre. J’ai remarqué qu’en marchant environ un kilomètre depuis le Village 1 en direction du centre-ville, près de l’entrée du campus universitaire qui donnait sur Bordeaux, il y avait un petit bosquet avec quelques bambous. En pleine nuit, armé d’un grand couteau de cuisine, j’ai réussi, après des efforts herculéens, à extraire un bambou d’à peine la taille de mon pouce et à le ramener jusqu’à ma chambre. J’ai passé toute la nuit à le couper en quatre morceaux avec des ciseaux pour pouvoir installer ma moustiquaire. Je n’ai pas retiré les feuilles de bambou. Chaque fois que je rentrais dans ma chambre, j’avais l’impression d’entrer dans une forêt tropicale, avec un abri de toile suspendu dans cette jungle. Je me sentais comme un singe.

+++

J’ai remarqué que la gestion du Village 1 semblait refléter une organisation particulière, qui m’a donné l’impression d’une division selon l’origine ethnique : dans mon bâtiment, le bâtiment E, la majorité des résidents étaient des personnes noires ; les bâtiments A et B semblaient principalement occupés par des personnes d’origine arabe, tandis que le bâtiment G, qui disposait d’une cuisine, accueillait uniquement des résidents blancs. Cette situation, que je n’avais jamais rencontrée à Rennes, où l’organisation des logements était bien plus mixte, m’a profondément étonné et laissé perplexe.

+++

La vie dans mon bâtiment, le bâtiment E, était particulièrement calme et même parfois un peu oppressante. Les résidents étaient discrets, chacun restant souvent dans sa chambre, ce qui rendait le couloir presque désert et silencieux. Ils ne semblaient pas être des étudiants, ne comprenant ni l’anglais ni le français, et leur présence ici restait inexplicable. Cette atmosphère me donnait une impression étrange, très différente de ce que j’avais connu auparavant.

+++

Je n’avais jamais vu mon voisin direct, mais je l’entendais chaque nuit. Son ronflement, même à travers les murs, ressemblait au bruit irrégulier d’un concasseur en panne à côté de mon oreille. Quand je frappais fort contre le mur, les ronflements s’arrêtaient temporairement, mais ils reprenaient peu de temps après. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à passer des nuits blanches, incapable de dormir. Les médecins du campus, qui offraient des consultations gratuites, m’ont finalement prescrit des somnifères pour m’aider à trouver le sommeil. Comme les cours théoriques du matin à l’école de chimie de Bordeaux n’étaient pas obligatoires, je passais souvent mes matinées à rattraper mon sommeil dans ma chambre.

+++

+++

Une nuit, mon autre voisin, de l’autre côté du mur, a crié avec colère : « Nom de Dieu ! Peux-tu arrêter ces ronflements insupportables ? » À moitié endormi, en sous-vêtements, je suis allé frapper à sa porte. Il m’a ouvert : c’était un grand garçon blanc d’au moins 1,95 m. Je lui ai montré du pouce la direction opposée à ma chambre pour lui indiquer que les ronflements qu’il entendait ne venaient pas de moi, mais de l’autre côté, après ma chambre. Il était tellement choqué qu’il n’a rien pu répondre.

2.1.4

Il s’appelait Thomas, originaire de Bayonne, une ville située dans la région basque, au sud de l’Aquitaine, à la frontière entre la France et l’Espagne. Il était en première année de licence en botanique à l’Université de Bordeaux et passait ses journées à collecter différentes plantes pour en faire des herbiers. Depuis que j’avais rencontré Thomas, j’avais enfin un ami au Village 1. Chaque soir, j’allais dans sa chambre pour discuter et nous nous plaignions ensemble de cette ville. Nous plaisantions en disant que le mot français bordel devait, selon sa terminaison, appartenir à la deuxième classe des pluriels irréguliers, et que par une coïncidence amusante, Bordeaux ressemblait au pluriel de bordel. Mais, pour éviter cette gêne, bordel suit la règle générale des pluriels, en ajoutant simplement un s. Thomas m’expliqua que dans la région basque, comme en Bretagne, il y avait une langue locale, et que dans cette langue, le mot pour Bordeaux était précisément le féminin singulier du mot français bordel. Nous en riions à gorge déployée. Thomas ajouta que les habitants du Pays basque étaient très chaleureux et que Bayonne organisait chaque été le plus grand festival de France. En revanche, après son arrivée à Bordeaux, il avait été frappé par la froideur des gens, à laquelle il avait du mal à s’adapter.

+++

Pour illustrer cette froideur, je me plaignis de mon lavabo qui s’était détaché dans ma chambre et que les responsables du Village 1 refusaient de réparer, comme si ce n’était pas leur travail. Même se laver le visage ou les dents était devenu un luxe compliqué. Nous râlions aussi sur l’odeur des toilettes qui envahissait les douches. Thomas me raconta que les portes des cabines de douche étaient si basses qu’en allant aux toilettes, il pouvait voir les filles se doucher à nu. Mais il semblait plus ennuyé par le fait d’être poursuivi par trop de filles. Sur tout le campus, des étudiantes lui laissaient des lettres d’amour ou des bouquets de fleurs dans son sac lorsqu’il ne regardait pas. Il ne voulait pas jouer avec les sentiments, mais il ignorait complètement qui étaient ces filles.

+++

Je lui dis que j’avais beaucoup d’amis de longue date de l’autre côté de la France et qu’ils me manquaient. En attendant qu’Anna me rapporte mon ordinateur depuis Rennes, je devais emprunter celui de Thomas pour revoir les photos de mes anciens camarades. Thomas me conseilla d’écrire une lettre de motivation au CROUS expliquant que mon cursus nécessitait absolument l’utilisation d’un ordinateur. En déposant une caution de 100 euros, ils pourraient me prêter un ordinateur portable, comme celui qu’il utilisait. Je lui répondis que cela ne suffisait pas. Dans mon esprit vivait une fille pure et lumineuse ; chaque fois que je suffoquais à cause de la saleté et du chaos de cette ville et de cette résidence, communiquer avec elle me redonnait de l’énergie. Comme les appels téléphoniques étaient trop coûteux, la seule façon de lui parler était par e-mail. Mais il n’y avait pas de connexion Internet dans la résidence.

+++

Thomas me dit qu’à l’extérieur du Restaurant Universitaire 1, il y avait une rangée de tables et de bancs en bois. Même après la fermeture du restaurant, ces bancs restaient accessibles. Un faible signal Wi-Fi du CROUS émanait de l’intérieur du restaurant, et tout étudiant inscrit à Bordeaux pouvait se connecter avec son numéro d’étudiant. Chaque nuit, en rentrant au Village 1, je voyais un groupe de personnes assises avec leurs ordinateurs sur ces tables en bois, se battant contre les insectes attirés par la lumière des écrans. Si la pluie tombait soudainement, chacun devait trouver sa propre solution.