L’école de chimie de Bordeaux ressemblait à celui de Rennes, avec un seul bâtiment. Cependant, le bâtiment de Bordeaux était plus récent. Fondée en 1891, l’école était d’abord située dans le centre de Bordeaux, mais les anciens bâtiments avaient été transformés en Musée d’Aquitaine. L’école avait déménagé plusieurs fois avant d’emménager, il y a 11 ans, dans son bâtiment actuel.
+++
Le jour de la rentrée, la secrétaire générale, une jeune femme aux cheveux courts et à l’air dynamique, prénommée Sandra, m’accueillit pour l’inscription. Après avoir pris ma photo d’identité et mes documents, elle me demanda de payer 600 euros de frais de scolarité. Je déclarai très sérieusement que mes études en France faisaient partie d’un programme d’échange entre l’Université de Shandong et le gouvernement français, et que j’avais déjà payé la totalité des frais de scolarité pour quatre ans à Shandong. Je ne devais donc pas payer de frais supplémentaires en France. Sandra ouvrit de grands yeux surpris, n’ayant jamais entendu parler de ce programme. Elle me demanda de retourner en cours et lui laissa le temps de contacter l’école de chimie de Rennes pour en savoir plus.
2.1.5
Le lendemain, lorsque Sandra me vit, ses yeux étaient remplis de compassion. Elle m’expliqua qu’elle avait parlé au téléphone avec M. Brion de l’École de chimie de Rennes. Celui-ci lui avait donné un aperçu des conditions économiques des étudiants de l’Université de Shandong participant à l’échange. Sandra précisa que le programme d’échange avec Shandong ne concernait que l’École de chimie de Rennes et n’avait aucun lien avec l’École de chimie de Bordeaux. Par conséquent, ce programme ne me dispensait pas des frais de scolarité à Bordeaux. Cependant, l’École de chimie de Bordeaux disposait d’un programme d’aide financière jamais mis en application auparavant. J’étais le premier candidat répondant aux critères : être étranger, venir d’une famille très pauvre et ne bénéficier d’aucune aide de l’Union européenne ou d’autres aides.
+++
Sandra m’informa que grâce à ce programme, je n’aurais pas à payer les frais de scolarité. De plus, selon la loi française, chaque étudiant devait souscrire une assurance santé de base d’environ 178 euros au moment de l’inscription. Cette assurance serait également prise en charge par l’école. Quant au loyer de la chambre standard du CROUS, d’environ 124 euros par mois, il serait également payé par l’école.
+++
« Cependant, » ajouta Sandra, « chaque étudiant doit acheter une carte de photocopies à 80 euros, permettant d’imprimer 500 pages sur les machines de l’école. Cette carte n’est pas couverte par le programme d’aide, vous devrez donc payer cette somme. Par ailleurs, les autres étudiants doivent payer plus de 200 euros de frais d’inscription, mais pour vous, nous avons réduit ce montant à 15 euros. Toutefois, la loi exige que cette somme symbolique soit tout de même payée. » Son ton devint plus doux, comme si elle craignait de me blesser : « Vous voyez, M. Wang, c’est un peu comme un échange : nous vous offrons un soutien financier pour l’assurance et le logement, mais en retour, vous devez contribuer un peu, notamment pour la carte de photocopies et les frais d’inscription. »
+++
Sa délicatesse me fit sourire, car elle m’avait déjà fait économiser beaucoup d’argent. Je lui dis qu’elle n’avait pas besoin de m’appeler « M. Wang », ce qui me semblait un peu étrange, ni de toujours utiliser le « vous » formel. Je lui proposai de m’appeler Alex. Je lui assurai que je ne me souciais pas du coût de la carte de photocopies, mais que j’aimerais bien déménager du Village 1 au Village 2, pour être plus près de l’école. Sandra sourit à son tour, accepta de m’appeler Alex, et me dit qu’elle transmettrait ma demande au service des relations internationales.
2.1.6
Le vendredi de la semaine de la rentrée, pendant une pause entre les cours, je tombai sur Sandra en train de fumer devant l’entrée du bâtiment. Elle me confirma que le service des relations internationales était en discussion avec le CROUS et qu’ils espéraient pouvoir bientôt m’aider à changer de logement. Elle me rappela également que le bureau des étudiants avait envoyé un e-mail à toute l’école pour annoncer la cérémonie d’intégration prévue le lendemain, samedi. Il était demandé de venir en blouse blanche. Elle craignait que je n’aie pas vu le mail et que je reste chez moi par erreur.
+++
« Alex, » dit-elle d’un ton hésitant, « vous êtes un étudiant étranger – presque le seul étranger de votre promotion. La direction de l’école a pensé que vous pourriez vous présenter comme délégué de votre promotion. Cela serait également bénéfique pour la communication internationale de notre établissement. »
+++
L’importance que l’école semblait m’accorder me surprit et m’enthousiasma : À Rennes, j’avais souvent choisi de me mettre en retrait face à Big Ben pour éviter les conflits, mais cela m’avait laissé un sentiment de frustration. (Big Ben est le surnom donné par Cai Kun à un camarade chinois. Ce dernier s’appelle Lei en chinois, Benjamin en français. Il est très grand et aime beaucoup exhiber sa richesse. Big Ben fait référence à “Big Benz”, synonyme de luxe et de richesse. Son histoire est racontée dans le tome 1.) Cette fois, j’avais envie de me présenter et de réussir, pour montrer à mes anciens camarades de la prépa Gay-Lussac de quoi j’étais vraiment capable. Je demandai immédiatement comment procéder.
+++
« L’élection des délégués est organisée par le bureau des étudiants, l’administration n’a pas d’influence sur le processus. Les délégués élus représentent les étudiants lors des réunions de la direction et participent à l’élaboration des orientations stratégiques de l’école. La semaine prochaine, des membres du bureau des étudiants viendront expliquer le processus devant votre amphithéâtre. Vous n’aurez qu’à vous inscrire à ce moment-là. »
+++
Le programme d’ingénieur classique de l’École de chimie de Bordeaux se déroulait sur trois années, avec 80 étudiants par promotion. Les première et deuxième années étaient organisées en une seule classe, tandis que la troisième année était divisée en quatre petits groupes. Nous devions tous apprendre un peu de tout. Comme dans toutes les écoles d’ingénieurs en France, il y avait trois stages obligatoires : un stage chaque année, après une année d’études. Cependant, ces dernières années, l’école avait également lancé un programme d’apprentissage pour ingénieurs. Dans ce programme, les étudiants devaient d’abord trouver une entreprise prête à leur verser un salaire. Pendant trois ans, ils travaillaient trois jours par semaine dans l’entreprise et étudiaient deux jours à l’école. Les enseignants adaptaient leur pédagogie pour résoudre des problèmes concrets rencontrés par les apprentis dans leur travail. Les apprentis suivaient leurs cours en petits groupes, avec moins de 20 étudiants par promotion, et ils n’avaient aucun lien avec nous.
2.1.7
La structure de l’École de chimie de Bordeaux est la suivante : en entrant, on arrive d’abord dans un hall central. Sur la droite, un couloir mène à une intersection où, en tournant à gauche, on trouve les entrées de deux amphithéâtres, face à face, utilisés par les étudiants de première et de deuxième année. Au bout de ce couloir se trouve un grand amphithéâtre capable d’accueillir tous les étudiants de l’école. Sur la gauche du hall central, un autre couloir donne accès à plusieurs petites salles de classe et à la bibliothèque. Ces petites salles sont utilisées pour les cours en petits groupes. Deux d’entre elles sont réservées aux apprentis ingénieurs. Les autres servent pour les cours des quatre spécialités de troisième année, les réunions en petits groupes, les cours d’anglais ou les cours des trois langues étrangères proposées en option.
+++
En continuant dans le hall central, on accède à deux grands bâtiments en forme de carré ouverts, de trois étages chacun, situés de part et d’autre. Ces bâtiments abritent quatre instituts de recherche nationaux, chacun spécialisé dans un domaine différent, ainsi que les laboratoires et salles d’équipements des groupes de recherche associés. Les professeurs de ces instituts, ainsi que ceux d’autres instituts de recherche nationaux ou européens voisins, sont également nos enseignants. Pour les travaux pratiques, nous utilisons leurs laboratoires. Ces laboratoires étant de petite taille, ils ne peuvent pas accueillir les 80 étudiants d’une promotion en même temps, donc la classe est divisée en quatre groupes (A, B, C, D). Mon nom de famille commençant par “W”, j’ai été placé dans le groupe D.
+++
Les bâtiments de l’école ferment à 18h chaque soir. Cependant, deux bâtiments annexes reliés à l’école disposent de leurs propres systèmes de sécurité et offrent des horaires plus flexibles. Le couloir qui mène aux petites salles de classe est connecté à un hall triangulaire. Ce hall abrite une salle informatique et la résidence du gardien de l’école. Il comporte également une porte unidirectionnelle permettant de quitter l’école après sa fermeture à 18h. La salle informatique est ouverte du lundi au samedi, de 9h à 21h. Même après la fermeture de l’école, on peut y entrer avec une carte magnétique. À 21h, le gardien commence à faire sortir les gens. Il a un talent certain pour insulter ceux qui traînent, au point qu’on préfère partir rapidement pour avoir la paix.
+++
En face des deux amphithéâtres de première et deuxième année se trouve un bâtiment circulaire abritant la salle des activités étudiantes. La clé de cette salle est gérée par les huit membres du bureau des étudiants. La salle est divisée en deux parties : l’extérieur comprend un bar et une piste de danse reliée au parking par une baie vitrée, tandis que l’intérieur comporte une cuisine, un réfrigérateur, des toilettes et deux salles de stockage équipées de canapés-lits. Le sol y est toujours collant et imprégné de taches d’alcool, et l’air est saturé d’une odeur d’alcool mélangée à des relents de vomi. Le bureau des étudiants organise chaque soir des soirées disco dans cette salle, vendant de la bière et du rhum à des prix inférieurs à ceux du marché.
+++
Après leurs cours, les étudiants retournent dîner en centre-ville de Bordeaux, ce qui leur prend environ 40 minutes, puis reviennent à l’école pour faire la fête, parcourant à nouveau 40 minutes de trajet. Les soirées commencent à 23h. Ceux qui arrivent en avance s’assoient en cercle, garçons et filles mélangés, sur le sol collant et taché, et jouent à un jeu où ils lancent des capsules de bière, en criant et riant bruyamment. À Rennes, à l’entrée de la résidence Gay-Lussac, je jouais parfois à ce même jeu avec des garçons français, mais l’ambiance y était bien plus propre et calme qu’ici.
+++
Comme la salle des activités étudiantes ne ferme jamais, les soirées durent toute la nuit. Les étudiants épuisés par la danse ou ivres morts s’effondrent sur les canapés sales ou directement sur le sol couvert de vomi, où ils dorment jusqu’à 8h du matin. En se levant, ils n’ont que 50 mètres à parcourir pour rejoindre les amphithéâtres où leurs cours commencent.