Cristina

Partie 4 – La poésie cachée de Bordeaux

2.1.11

Toutes ces histoires m’ont été racontées par Sébastien, un garçon parisien qui m’a accompagné pour résoudre les énigmes. Mon niveau de français était loin d’être suffisant pour déchiffrer ces énigmes remplies de références historiques. Par ailleurs, l’objectif de cette chasse aux énigmes organisée par le bureau des étudiants était de permettre à chacun de se faire des amis. Sébastien était grand et mince, légèrement dégarni, très patient et abordable. Dans notre groupe, il y avait aussi un garçon timide et mince nommé Romain, originaire de Carcassonne, qui ressemblait beaucoup à Grégory Lemarchal, un chanteur très populaire en France à cette époque. Romain ne parlait jamais spontanément, mais lorsqu’on lui adressait la parole, il répondait doucement avec beaucoup de gentillesse. La plupart du temps, c’était Sébastien et Romain qui discutaient des énigmes et devinaient où aller ensuite, puis Sébastien m’expliquait ce qu’il avait appris grâce aux énigmes.

En traversant la place de la Comédie et en continuant plus loin, nous sommes arrivés rapidement sur une vaste étendue de sable blanc, très vide et dégagée. De chaque côté de cette étendue, il y avait des rangées denses de platanes français, alignés comme des soldats. Les rangées de platanes n’étaient pas parfaitement alignées entre elles, mais disposées en quinconce, formant depuis le ciel un motif répétitif qui rappelle la fleur d’un trèfle. C’est pour cette raison que ce lieu a reçu le surnom de “Place des Quinconces”. Cette place est également réputée comme “la plus grande place d’Europe”, mais tout ce que j’y ressentais était une immense désolation et un vide oppressant. Un côté de la place plongeait dans la ville, tandis que l’autre menait directement aux rives de la Garonne. De part et d’autre, des chantiers liés à l’extension des lignes de tramway laissaient derrière eux un paysage chaotique.

Du côté de la place qui s’enfonce dans la ville, s’élève une colonne commémorative en calcaire blanc de 43 mètres de haut, elle-même posée sur un socle carré en marbre de 11 mètres de hauteur. Ce monument, appelé “Monument aux Girondins”, a été construit en mémoire des membres du parti girondin exécutés sous la Terreur jacobine pendant la Révolution française. Bordeaux appartient au département de la Gironde, dans la région d’Aquitaine. Au début de la Révolution française, la Gironde était dominée par des députés girondins représentant la bourgeoisie et les grands propriétaires terriens. Mais après l’échec de leurs réformes, ils furent renversés par les Jacobins, un groupe radical dirigé par Robespierre, venu du nord de la France. Les Girondins furent tous envoyés à la guillotine.

À mes yeux, cette colonne est la seule chose vraiment belle à Bordeaux, car elle n’est pas de couleur jaune terre, mais blanche. En montant les marches jusqu’au socle carré, on peut voir à l’avant du monument un coq gaulois en bronze, symbole de la France. De part et d’autre du coq, deux statues en marbre représentent les déesses de l’Histoire et de la Narration, assises avec dignité. À l’arrière du socle, une déesse en marbre symbolisant la ville de Bordeaux est majestueusement assise à la proue d’un navire chargé de richesses maritimes. À ses côtés, deux figures féminines représentant les deux fleuves mères de l’Aquitaine – la Garonne et la Dordogne – se prosternent devant elle en signe de respect.

Au sommet de la colonne se dresse une immense statue en bronze d’une déesse ailée. Elle brandit une branche d’olivier dans une main et tient des chaînes brisées dans l’autre, symbolisant la Liberté.

2.1.12

Aux deux extrémités du monument, il y a deux immenses bassins en forme de demi-lune. Ces bassins viennent de terminer des travaux de rénovation, et les barrières métalliques temporaires devant eux n’ont pas encore été retirées, ce qui empêche de s’en approcher. Chaque bassin est orné d’un ensemble complexe de statues en bronze. Du côté orienté vers le Grand Théâtre de Bordeaux se trouve le groupe statuaire appelé Le Char de la République. La déesse incarnant “l’esprit républicain” est assise sur un char de guerre tiré par quatre chevaux marins girondins. Ces créatures mythologiques ont une moitié avant de cheval, leurs sabots flottant dans les airs, émettant une vapeur majestueuse par leurs naseaux. Leur moitié arrière se transforme en une queue de dragon ondulante, leurs sabots devenant des griffes. La déesse tient dans sa main gauche un sceptre symbolisant le pouvoir et dans sa main droite une sphère portant la devise “Liberté, Égalité, Fraternité”.

Au pied de la déesse, à gauche, un homme tenant un marteau de forgeron représente le “travail”, tandis qu’à droite, une femme allongée sur un lion symbolise la “paix”, le lion étant l’incarnation de la “force”. De chaque côté du char, trois enfants se tiennent debout : à droite, ils portent des livres et un globe terrestre, symbolisant “l’éducation obligatoire”, tandis qu’à gauche, ils brandissent des drapeaux et des fusils, représentant le “service militaire obligatoire”. De nombreux jets d’eau jaillissent de toutes les parties du char pour retomber dans le bassin en demi-lune. À l’intérieur du bassin, trois figures masculines fuient sous les sabots des chevaux, incarnant “l’ignorance”, “le mensonge” et “la décadence”.

À l’autre extrémité du monument se trouve Le Char de l’Harmonie. La “déesse du bonheur” y siège au centre, brandissant une branche d’olivier symbolisant la paix, la tête couronnée de fleurs. À ses pieds, une femme représentant la “prospérité” tient une grappe de raisin, assise calmement et regardant avec satisfaction deux hommes symbolisant la “bourgeoisie” et la “classe ouvrière” se serrer la main et discuter amicalement.

Sur un côté du char, trois enfants tenant une palette, une lyre et un marteau de sculpture symbolisent “l’art et la science”. De l’autre côté, trois enfants assis autour d’un tonneau représentent “l’industrie et le commerce”. Dans le bassin, une scène de “famille harmonieuse” est représentée par un homme, une femme et un enfant jouant sur le dos d’une carpe, guidant l’avancée des quatre chevaux marins girondins.

Depuis le haut du socle du Monument aux Girondins, en regardant en direction de la Garonne, on aperçoit les vastes forêts de l’autre rive, qui rendent la place encore plus vide. À l’entrée lointaine de la place, deux colonnes triomphales en calcaire de 21 mètres de haut symbolisent les portes ouvertes de Bordeaux vers l’océan.

Les parties inférieures des colonnes sont sculptées de reliefs représentant des épées et des navires, évoquant la victoire de la flotte romaine sur Carthage, rappelant que Bordeaux, prospère depuis l’époque romaine, a toujours eu une forte maîtrise des mers. À cette époque, la ville s’appelait Burdigala, un mot latin signifiant “terre basse”. Au sommet de chaque colonne se trouve un pavillon avec un dôme, surmonté d’une statue en bronze tournée vers la rivière, représentant respectivement “la navigation” et “le commerce”. Cependant, ces colonnes montrent des signes de vieillissement : de la mousse et de petites plantes y ont poussé.

En dehors de ces trois colonnes, il n’y a pratiquement rien sur la place. Dans les rangées de platanes des deux côtés, deux statues grandeur nature, se faisant face, représentent des figures célèbres de Bordeaux : Montaigne, le philosophe de la Renaissance française, auteur des Essais, et Montesquieu, juriste à l’origine de la théorie de la séparation des pouvoirs, auteur de L’Esprit des lois. Cependant, ces statues sont cachées par les arbres et, en raison de leur ancienneté, elles ont été érodées par la mousse au point d’être méconnaissables. Sans s’en approcher de près, il est presque impossible de deviner leur existence.

2.1.13

Avec Sébastien et Romain, nous avons suivi l’Avenue de l’Esprit des lois jusqu’aux rives de la Garonne. La promenade des quais s’étend sur 80 mètres de large et 5 kilomètres de long. Les bâtiments qui bordent les 5 kilomètres de la rive sont absolument identiques, formant un modèle de base copié-collé sur toute la longueur. Le rez-de-chaussée et le premier étage sont réunis sous une arcade étroite : le rez-de-chaussée abrite des boutiques, tandis que le premier étage présente une fenêtre en arche. Les deuxième et troisième étages sont ornés de fenêtres rectangulaires en pierre, et le cinquième étage est surmonté d’un toit bleu indigo. Ces bâtiments des quais sont les seuls à Bordeaux à posséder ces toits d’un bleu indigo classique français.

À l’intérieur de la ville, les bâtiments ne présentent pas cette variation de couleur attrayante. Les toits des étages supérieurs sont identiques au reste des façades : en calcaire de Saint-Émilion noirci par la pollution, recouverts de tuiles rouges que l’on pourrait trouver dans les campagnes chinoises, sans aucun charme européen comme des plaques de plomb ou de zinc. Pour aller des bâtiments au bord de l’eau, il faut traverser quatre feux de circulation, franchir une route pour voitures à faible vitesse, une ligne de tramway, une route à quatre voies à double sens, puis une large zone de chantier clôturée par des barrières métalliques. Une étroite passerelle pour piétons est laissée entre ces barrières et le bord de l’eau.

La Garonne fait plus de 500 mètres de large, mais son eau est extrêmement trouble, ressemblant à un torrent de boue jaune en mouvement. Sur l’autre rive, il n’y a que des bois déserts, sans aucune trace d’aménagement.

Je finis par exprimer ma frustration envers cette ville : froide, sale, désordonnée, monotone, et dénuée de vitalité. Je regrettais la petite et charmante Rennes, avec son atmosphère vivante et intime, qui représentait pour moi le visage moderne et élégant de l’Europe. Je me reprochais d’avoir choisi de passer mes trois années d’ingénieur dans une ville délabrée, laide et lourde, sans aucun bâtiment moderne, une sorte de grande campagne du tiers-monde sans avenir.

« Hmm, » répondit Sébastien après un moment de réflexion, « je ne trouve pas ça laid ni lourd. Au contraire, je perçois ici une stabilité, une grandeur et une majesté. Ce sont les bâtiments modernes qui sont vraiment laids, car ils brisent l’harmonie et la beauté unifiée. Je ne connaissais pas Bordeaux avant de venir, mais en découvrant la ville, je la trouve bien plus impressionnante que Paris. D’ailleurs, plusieurs de nos camarades parisiens partagent mon avis. Tu sais, cette ville porte même un surnom : ‘le Petit Paris’. »

2.1.14

Je laissai échapper un “hmpf” désapprobateur. Pointant du bras les bâtiments des quais, je répondis : « S’il s’agit de grandeur, il suffirait de construire un ou deux palais splendides. C’est ce que Rennes a fait. Pourquoi répéter les mêmes bâtiments sur cinq kilomètres ? Cela tue l’esprit d’innovation de cette ville ! Pas étonnant que j’aie entendu dire que les Bordelais sont considérés comme stupides par le reste de la France ! Et d’ailleurs, y a-t-il vraiment une esthétique à détruire ici ? Toute la ville est aussi sale qu’un toilette ! »

« Les pierres de Bordeaux étaient à l’origine d’un jaune doré. Cette ville porte même le surnom de “la ville d’or”. À Paris, les pierres sont gris clair et n’ont pas cette opulence. Si Bordeaux est noircie, c’est à cause de son passé prospère, » expliqua Sébastien.

Nous étions alors arrivés à la seule partie des quais récemment rénovée : une grande esplanade en granit gris avec un bassin d’eau peu profond, de la taille d’un terrain de football, rempli d’à peine deux centimètres d’eau. Lorsque l’eau est calme, le bassin devient un miroir reflétant les paysages environnants. À ce moment-là, de nombreux visiteurs avaient enlevé leurs chaussures et pataugeaient dans l’eau. De temps en temps, l’eau se retirait, puis des rangées de petites buses au fond du bassin projetaient des brumes d’eau jusqu’à mi-hauteur d’un homme. En traversant cette brume, on avait l’impression de marcher parmi les nuages.

Nous contournâmes le Miroir d’eau, traversâmes la route et retournâmes au pied des bâtiments du quai. Tout en marchant, Sébastien continua : « Au XVIIIe siècle, Bordeaux était le port maritime le plus important de France. Des navires de commerce gigantesques partaient d’ici pour l’Amérique et l’Afrique. La richesse de cette ville provenait de deux sources : le commerce du vin et celui des esclaves dans le cadre du commerce triangulaire. Les Européens partaient de Bordeaux avec des armes et des produits manufacturés pour l’Afrique, où ils négociaient avec les chefs des clans locaux. Ces chefs utilisaient les armes européennes pour attaquer des clans ennemis et, en échange, vendaient les esclaves capturés aux marchands européens. Ces derniers transportaient ensuite les esclaves en Amérique et les vendaient aux colons locaux, qui, en retour, remettaient aux commerçants européens l’or et l’argent extraits du Nouveau Monde. Ces métaux précieux étaient ramenés à Bordeaux et ont permis de bâtir cette grande ville. »

En caressant les pierres poreuses du calcaire, il ajouta : « Au XIXe siècle, les navires commerciaux à voile furent remplacés par des navires à vapeur alimentés au charbon. Le port de Bordeaux, alors très actif, baignait chaque jour dans la fumée noire et les pluies acides produites par les cheminées des chaudières des bateaux. Les pierres de cette ville ont une texture particulièrement absorbante et accumulent facilement la poussière. Avec le temps, elles sont devenues noires. »

2.1.15

Nous nous trouvions alors sur une place rectangulaire, en retrait par rapport à la ville, dont le sol était pavé de gravier. Au centre, un grand bassin de style européen abritait une fontaine en marbre. Trois déesses en bronze, dos à dos, se tenaient debout sur le bassin. L’eau coulait des cruches qu’elles portaient, tombant d’abord dans le bassin, puis dans un grand réservoir circulaire en contrebas. Sébastien m’expliqua que ces trois femmes étaient les Trois Grâces, filles de Zeus et d’Eurynomé dans la mythologie grecque. Elles se nommaient Aglaé (déesse de la beauté), Euphrosyne (déesse de la joie) et Thalie (déesse de l’abondance).

La place était entourée sur trois côtés par un bâtiment en style de palais, formant un ensemble homogène : la Bourse de Bordeaux. Au centre du bâtiment, deux sorties donnaient accès à des rues menant à la vieille ville. Le quatrième côté de la place s’ouvrait sur la Garonne, faisant face au Miroir d’eau de l’autre côté de la route.

Sébastien s’exclama avec admiration : « Alex, tu sais que la splendeur de cette place de la Bourse n’a d’égal à Paris que le château de Versailles et la place Vendôme. Versailles, c’est le palais royal de France, et la place Vendôme est le centre de tous les plus grands noms du luxe parisien. Toute la ville de Bordeaux ressemble à un immense château de Versailles ! Si tu trouves cela monotone, c’est parce que tu ne fais pas attention aux détails architecturaux. »

Il me demanda d’observer les fenêtres en arc du deuxième étage. J’y remarquai que chaque arche était ornée d’un visage humain soutenu par deux ailes. Ces ailes et ces visages étaient tous différents. Certaines ailes étaient remplacées par des coquillages, des bouquets ou des armures. Les visages représentaient des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, mais aussi des Noirs, des Arabes, et d’autres origines, tous avec des expressions riches et variées.

Sébastien consulta sa feuille d’énigmes, fit quelques annotations au crayon, puis m’expliqua : « Ces décorations s’appellent mascarons. Il y en a environ 3 000 dans tout Bordeaux, chaque arche de fenêtre en possède un, et aucun ne se répète. Ensemble, ils illustrent un panorama de la société française du XIXᵉ siècle. »

Il me montra également certains balcons en pierre finement sculptés, en soulignant que les bâtiments parisiens ne pouvaient rivaliser avec Bordeaux en termes de richesse des détails. Mais ces sculptures et motifs étaient noircis par la fumée et la poussière, et il fallait les examiner attentivement pour en apprécier la beauté. Malgré ses explications, je ne parvenais toujours pas à ressentir leur charme.