Cristina

Partie 1 – Relations complexes dans la classe

1.9.1

Catherine était assise sur son lit et je pleurais, la tête enfouie contre ses genoux, tandis qu’elle caressait doucement l’arrière de ma tête, essayant de son mieux de me consoler. Éléonore était assise sur la chaise à côté et nous regardait, avec l’air inquiet et ne sachant que faire.

“Ce que je ne comprends pas, c’est comment ton camarade chinois pourrait t’empêcher de communiquer avec ta sœur. Même si ce Chinois est présent, ne pourrais-tu pas simplement aller parler à ta sœur après les cours ?” demanda Catherine, perplexe.

“C’est ce que j’ai essayé de faire,” dis-je en sanglotant, “mais ce camarade chinois se place devant ma sœur et me parle constamment en chinois de sujets sans importance. Ma sœur pense qu’il veut me dire quelque chose d’important, alors elle se met à l’écart pour ne pas nous déranger, Elle est tombée dans son piège !”

“Tu devrais ignorer ce Chinois, ne pas répondre à ses propos. Quoi qu’il te dise, fais comme si tu n’entendais rien et continue à parler avec ta sœur,” suggéra Éléonore.

“Mais la situation dans notre classe est particulière, je ne peux pas simplement ignorer ce Chinois : nous sommes quatre Chinois dans la classe, aux yeux des Français nous sommes des amis inséparables. Le problème est que parmi ces quatre Chinois, deux d’entre nous n’arrivent pas à nouer des liens d’amitié avec des étrangers. Isolés dans un pays qui n’est pas le leur, ils se retrouvent sans personne vers qui se tourner. Et dans cette solitude, ce mauvais Chinois devient leur seul repère et ils ne peuvent compter que sur lui. Avec le temps, cela crée un sentiment de distinction entre le monde interne du groupe Chinois et l’extérieur : Peu importe à quel point ce Chinois est toxique, il reste de la famille. Peu importe à quel point les autres camarades de classe sont bienveillants, ils ne sont que des étrangers. Les conflits internes de cette « famille », aussi graves soient-ils, ne doivent jamais être exposés aux étrangers. Ce mauvais Chinois exploite cette mentalité pour asservir ces deux compatriotes. Il les insulte souvent bruyamment en classe, en chinois bien sûr. Les Français n’y comprennent rien et s’imaginent qu’il leur vient en aide. Ces deux personnes, bien que secrètement mécontentes, n’osent pas le défier ouvertement. Donc si je suis le seul à ignorer ce mauvais Chinois en public, cela devient très embarrassant. Ce mauvais Chinois n’attend que cette occasion pour faire croire à tout le monde que c’est moi qui divise le groupe chinois. Tous les Chinois en France considèrent comme principe fondamental de préserver l’unité, du moins en apparence. Ces deux Chinois n’ont pas de grande opinion personnelle. S’ils me voyaient ignorer ce mauvais Chinois et choisir de parler en priorité à ma sœur, qui est européenne, ils penseraient que je révèle aux Français le masque de l’unité entre Chinois. Alors ils me mépriseraient ensemble. Les Français de la classe ne comprendraient pas la situation et, en voyant trois Chinois m’ostraciser, ils concluraient que je suis une personne immorale et incorrecte. Cela rendrait encore plus difficile pour moi de gagner le respect de ma sœur.”

Catherine et Éléonore échangèrent un regard. “Les relations dans ta classe sont vraiment tordues,” commenta Éléonore.

“Et ton ami Alex le Roumain n’est-il pas dans ta classe ?” demanda Catherine. “Il a l’air si proche de toi, il pourrait au moins te défendre, non ?”

En repensant à l’attitude d’Alex qui avait pris parti pour Big Ben ce jour-là, je ressentis déception et colère. Alex était quelqu’un d’intelligent, mais qui pourtant avait été aveuglé par son rôle de binôme avec Big Ben. Cristina lui faisait confiance, il aurait pu se servir de son influence pour prouver mon innocence…

Je laissai échapper un rire amer. “Me défendre ? Il est tombé dans le piège comme les autres. Au lieu de chercher la vérité, il s’est rangé du côté de ce type et a même contribué à me calomnier, prétendant que j’avais manipulé ma sœur !”

“Pourquoi ne vas-tu pas simplement voir ta sœur après les cours et tout lui expliquer en privé ? Une fois qu’elle saura la vérité, elle te comprendra certainement.” Catherine tenta de me consoler doucement.

“Je viens justement de sortir de chez elle avant de te retrouver !” répliquai-je. “Mais cette fois-ci, elle était particulièrement froide avec moi. Elle a sûrement entendu ces rumeurs absurdes à mon sujet. Ma sœur est tellement naïve qu’elle ne peut pas comprendre les manigances de certains Chinois. Auparavant, pour démentir une autre rumeur, j’ai dû lui faire croire que je n’avais aucun sentiment envers elle. Donc maintenant, je ne peux pas lui montrer que je me soucie d’elle. Dans ces conditions, il m’est difficile de lui dire la vérité : ce mauvais Chinois coupe notre conversation exprès, dans le seul but de détourner son attention de moi. Et derrière tout ça, il lui tend un piège dangereux, profitant de la gentillesse de ma sœur, afin de donner l’illusion auprès de la communauté chinoise de l’INSA, là où ils ne voient quasiment jamais de femmes, qu’il s’est trouvé une petite amie européenne. Si je lui expliquais cela, elle penserait certainement que je suis jaloux, que je veux garder son attention uniquement pour moi. Et pire encore, elle se sentirait coupable, croyant à tort être la cause de ce conflit entre ce mauvais Chinois et moi.”

Catherine soupira : “Quand tout allait bien entre toi et ta sœur, tu aurais dû lui parler du vrai visage de ce mauvais Chinois. Ainsi, elle n’aurait pas été aussi facile à duper.”

“J’y ai pensé, mais je n’ai pas pu.” L’image de ma première visite chez Cristina après les vacances d’été me revint. J’avais failli lui révéler la véritable nature de Big Ben, mais au dernier moment, j’avais renoncé. Je ne voulais pas qu’elle voie si tôt le côté obscur de ce monde.

“Cristina a le droit d’être impartiale, de découvrir la vérité avec ses propres yeux. Je refuse d’influencer son jugement avec mes opinions.”

Catherine me regarda avec compassion : “Alex, tu éprouves un amour et un respect authentiques pour ta sœur. Ce genre d’amour est devenu rare aujourd’hui. Je suis certaine que ta sœur verra sa valeur, sinon elle serait vraiment une idiote finie.”

Je cachai mon front entre mes mains, mes doigts crispés tirant violemment sur mes cheveux. Cristina était la première personne depuis des années avec qui j’avais ressenti une véritable connexion spirituelle, la première fille qui avait fait battre mon cœur depuis ma séparation avec Li Xian. Mais je découvrais maintenant que la meilleure façon d’aimer Cristina était de ne jamais lui avouer mes sentiments. De rester froid et distant avec elle, afin qu’elle n’attire pas l’attention de Big Ben, rempli de jalousie envers les autres Chinois, et qu’elle ne devienne sa proie, entraînée dans sa chute et discréditée. Cette impasse d’un “amour indicible” me rendait presque fou.

“J’ai tellement peur, j’ai l’impression que la vie n’a plus de sens, que je ne suis qu’un mort-vivant !” Je sanglotais et tremblais de terreur. “Pourriez-vous rester avec moi un moment ? Je suis vraiment désolé de vous déranger mais j’ai peur de me retrouver seul.”

“Tu ne seras pas seul.” Catherine déclara d’un ton ferme. “Ramène ton matelas ici et installe-toi par terre. Ce soir, je dors avec toi.”

À l’idée de dormir dans la même chambre qu’une fille, mon visage s’empourpra instantanément. “Non, c’est trop embarrassant.”

Éléonore éclata de rire devant ma réaction. “Je comprends ta tristesse, Alexandre. Mais ressasser sans fin ne t’aidera pas. Il faut que tu penses à autre chose, que tu te changes les idées. Ensuite, on verra ensemble comment arranger la situation. Allez, viens, on va faire un tour en ville ce soir et boire un verre.”

Catherine regarda Éléonore d’un air perplexe. “La France est en état d’urgence et le couvre-feu est en place partout. Tu es sûre que les bars sont encore ouverts ?”

“Le couvre-feu ne concerne que les mineurs. On demande à leurs parents de ne pas les laisser sortir le soir pour éviter qu’ils se rassemblent et brûlent des voitures. Les bars servent des adultes et ne sont pas concernés.” affirma Éléonore avec certitude.

Je regardai les deux filles qui se souciaient tant de moi et murmurai timidement : “Je n’ai pas vraiment envie d’aller dans un bar. Je trouve que dépenser autant d’argent pour un verre n’en vaut pas la peine.”

Catherine éclata de rire. “Ne t’inquiète pas pour l’argent, Alex. Ce soir, c’est moi qui t’invite !”

1.9.2

Le bus n°16 traversait la nuit rennaise, sa lumière intérieure filtrant par les fenêtres tel un grand ver luisant se déplaçant lentement dans l’obscurité. À cette heure tardive, les passagers étaient peu nombreux, seulement quelques jeunes étudiants qui comme nous se rendaient au centre-ville pour se distraire dans les bars. Je m’accrochais fermement à la barre verticale du bus, mes yeux vides contemplant les lumières chaleureuses des maisons qui défilaient doucement le long de la Vilaine. J’enviais leur vie familiale paisible qui me semblait si lointaine. “Quand j’étais petit, je n’aurais jamais imaginé que grandir serait aussi difficile,” dis-je avec mélancolie. “Au lycée, j’étais celui qui connaissait le plus de filles dans toute l’école. Je pensais que je trouverais l’amour bien plus tôt que mes parents, que je me marierais et fonderais une famille avant eux. Mais j’ai presque 22 ans et je n’ai jamais eu de petite amie. Mes camarades de lycée ont tous trouvé l’amour à l’université. Ma vie est déjà en retard.”

Éléonore posa sa main sur mon épaule et contempla le paysage avec moi : “La vie n’est pas un examen Alexandre. Il n’y a pas de réponse standard. C’est comme une symphonie où chacun suit son propre rythme, certains vont vite, d’autres lentement, mais tous avec la même splendeur. Tu n’as pas besoin de te comparer aux autres. Tu dois simplement être toi-même et vivre chaque jour avec sens.” Elle tapota mon épaule : “J’ai un an de plus que toi et je n’ai jamais eu de petit ami non plus. Tu sais, certains ont à peine démarré que d’autres ont déjà franchi la ligne d’arrivée. Mon père avait déjà eu sa première fille à 18 ans. Ces comparaisons n’ont donc aucun sens.”

“Il avait une fille à 18 ans ?” répétâmes Catherine et moi interloqués.

Éléonore nous raconta alors l’histoire de son père : “Mon grand-père était très riche. Il possédait une grande entreprise au Portugal. Quand mon père avait 17 ans, mon grand-père a voulu le mettre à l’épreuve et l’a envoyé à Londres pour gérer la filiale britannique de l’entreprise. Sauf que là-bas, il a mis enceinte une jeune stagiaire… Et à 18 ans, il était déjà père.”

“Et cette fille… ta sœur ? Que fait-elle aujourd’hui ?” demandai-je avec curiosité.

“Je n’en ai aucune idée,” répondit Éléonore en secouant la tête. “Je ne l’ai rencontrée que trois fois dans ma vie, et la dernière fois, je n’avais que dix ans. Je suppose qu’elle vit avec sa mère, quelque part dans la campagne galloise, loin de tout, essayant de s’en sortir. Mon père ne s’est jamais soucié d’elle, pas plus que de sa mère. Il est ce genre d’homme, toute la famille de mon grand-père est ainsi, ils butinent de fleur en fleur sans jamais assumer leurs responsabilités !” dit Éléonore avec ressentiment.