4.6.30
Début août, le frère de Mary m’a soudain envoyé un message sur Facebook :
« Alex, ma sœur a rompu avec son petit ami. Tu devrais la contacter rapidement. »
J’étais très surpris et ai répondu :
« Je ne peux pas vraiment la contacter. La dernière fois que je lui ai écrit, ça l’a contrariée et elle ne me parle plus depuis un mois. »
Son frère a insisté :
« Elle n’est pas fâchée contre toi. Dis-lui que tu veux venir chez nous, maman et moi t’attendons. »
J’ai répondu :
« D’accord, cette période doit être difficile pour elle. Elle aimait tellement son ex-petit ami. Prends bien soin d’elle. »
Il m’a écrit :
« Compte sur moi. »
Cependant, après cette conversation, je n’ai toujours pas contacté Mary. Je ne savais pas quoi lui dire, et la situation me mettait mal à l’aise. Je me disais aussi que ce serait immoral de profiter de sa vulnérabilité pour me rapprocher d’elle.
Un jour, j’ai partagé sur Facebook une photo d’une réplique de la tour Eiffel construite dans la banlieue de Hangzhou. Mary a immédiatement commenté sous la photo :
« Vous êtes crazy les Chinois lol! »
J’ai répondu en plaisantant :
« Tu connais déjà un Alex un peu fou, imagine 1,3 milliard d’alex… »
Mary a répondu avec un emoji de fou rire.
Je lui ai alors envoyé un message privé via Facebook messager :
« Cela fait longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles. Tu me manques beaucoup. Désolé si ma dernière lettre était impolie. »
Mary a répondu :
« Toute ma famille parle souvent de toi, et tu me manques aussi. »
Je lui ai écrit :
« Si tu es d’accord, j’aimerais passer un week-end chez vous. Mes collègues et moi avons développé de nouveaux shampoings et après-shampoings. J’aimerais t’en apporter pour avoir ton avis sur mes compétences. »
Mary a répondu avec un emoji de fou rire :
« Le dernier week-end d’août, toute ma famille sera là. Si cela te convient… »
J’ai répondu :
« Les produits L’Oréal sont un peu spécifiques. Il faut d’abord connaître la nature de ses cheveux pour choisir ceux qui conviennent le mieux. Auparavant en chine, j’achetais n’importe quel shampoing au supermarché sans me demander quel était mon type de cheveux. Si tu me dis comment sont les tiens, je demanderai à mes collègues d’étudier cela pour trouver les produits parfaits pour toi. »
Mary, avec un emoji malicieux, a répondu :
« J’ai les cheveux blonds ondulés, parfois colorés, donc les pointes sont souvent sèches et abîmées. »
Je lui ai envoyé un emoji « ok ».
4.6.31
Je montrai le message de Mary à Fabien et lui dis : « C’est la fille avec qui j’aimerais sortir. La dernière fois, tu n’as pas pu m’aider avec le papier à en-tête, mais cette fois-ci, tu dois m’aider à lui faire plaisir. » Fabien, avec un sourire malicieux et un air de « fais-moi confiance », m’entraîna dans la réserve du groupe shampoing. Il inspecta les rangées serrées de flacons échantillons et en sortit deux : « Ce shampoing est spécialement conçu pour les blondes ; il rend leurs cheveux encore plus éclatants sous le soleil. Et celui-ci, c’est pour les femmes qui colorent leurs cheveux. Il intensifie la couleur tout en réparant les dommages causés par les produits de coloration. » Je le remerciai chaleureusement avant d’aller chercher Valérie.
Valérie était occupée à ajouter une formulation dans un petit réacteur en acier inoxydable sous vide, simulant un grand mélangeur industriel pour cosmétiques. À travers l’épaisse vitre d’observation, elle surveillait attentivement l’évolution de la texture. Je l’interrompis pour lui expliquer brièvement la situation. Elle se redressa, me regarda avec sérieux et déclara : « Alex, quand tu offres quelque chose à une fille, il faut le faire bien. Soit tu ne lui offres rien, soit tu lui offres le meilleur ! Surtout quand tu travailles dans une entreprise entièrement dédiée aux femmes. Pense à elles avec tout ton cœur. »
Elle me conduisit ensuite dans la réserve des produits soin capillaires et en sortit une dizaine de flacons d’essais : « Si les cheveux de cette fille qui te plaît ont besoin de soin et d’hydratation, voici les meilleurs après-shampoings de L’Oréal, les plus efficaces et les plus luxueux. Offre-les-lui avec dévouement et sincérité. »
4.6.32
Ce jour-là, alors que je travaillais dans la salle des rhéomètre, Lu Xiaonan fit son entrée, l’air accablé, un bécher de solution à la main. Elle alluma le tensiomètre pour mesurer le coefficient de tension superficielle de la solution. Je remarquai son air préoccupé et lui demandai:
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Elle soupira, les sourcils froncés :
« Je suis trop inquiète… Il ne reste qu’un mois et demi avant la fin du stage, et après ça, je serai au chômage. Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait, tout est si incertain. »
Mon cœur se serra. Elle s’angoissait pour son avenir, mais elle ne réalisait pas à quel point elle avait de la chance. Moi, je n’avais même pas le luxe de réfléchir au mien. Tous mes plans pour l’avenir, toutes les personnes que j’avais rencontrées, tout ce que j’avais construit, pouvaient être réduits à néant à cause d’une simple rumeur. Les rumeurs lancées par Big Ben et amplifiées par Cristina, pourrait de porter atteinte à ma réputation professionnelle à tout moment, avaient rendu toute projection vers l’avenir presque impossible. Je me contentai de la réconforter :
« Véronique m’a dit que tu avais décroché un entretien téléphonique avec L’Oréal Shanghai et qu’elle t’aidait à le préparer. C’est déjà superbe. Je n’ai même pas la possibilité de retourner travailler en Chine. Ce serait comme à Bordeaux, où je ne pouvais que laisser les gens de Strasbourg propager des rumeurs sur moi sans pouvoir me défendre sur place. Je dois rester en France pour prouver à ceux qui m’ont fait confiance que je suis digne de leur confiance et pour rétablir la vérité. Si je pars en Chine dans ces conditions, toute la réputation que j’ai construite ici serait détruite, et je ne pourrais jamais revenir.»
Lu Xiaonan me répondit en tentant de me rassurer :
« L’avenir est toujours plein d’imprévus. Tu n’as pas à t’inquiéter autant. »
Tout en parlant, elle ajouta doucement des fragments de cheveux dans le bécher, mélangea le tout, puis continua ses mesures de tension superficielle. Intrigué, je lui demandai :
« Qu’est-ce que tu fais exactement ? »
« J’étudie comment la densité des cheveux dans une solution sucrée influence la tension superficielle. »
« Pourquoi mesurer ça ? »
Elle me répondit avec sérieux :
« C’est pour un projet du département coloration. Ils veulent créer une teinture naturelle pour cheveux à base de pommes, sans réaction chimique. »
« Des pommes ? »
« Oui, réfléchis. Quand tu croques dans une pomme, la chair devient brunâtre à cause de l’oxydation. Ils utilisent ce principe pour développer une teinture. »
« Et le lien avec la solution sucrée ? »
Lu Xiaonan me coupa, le ton grave :
« Alex, tu sais bien qu’on a signé des accords de confidentialité avec L’Oréal. Je ne peux pas tout te révéler. »
Je souris pour clore le sujet.
Elle ajouta un dernier lot de cheveux à la solution avant de se diriger vers le laboratoire principal pour en couper d’autres. Elle sortit une petite mèche de cheveux fournis par L’Oréal et les plaça sur une énorme massicot. Elle les découpa en morceaux d’un, trois et cinq millimètres. L’appareil, avec sa lame serrée et ses dimensions imposantes, semblait peu pratique. Je plaisantai :
« On dirait que tu utilises un couteau de boucher pour opérer une mouche. Pourquoi ne pas utiliser des ciseaux ? »
Lu Xiaonan répondit :
« Véronique m’a dit que les ciseaux créent des coupes en biais, ce qui ne reflète pas la réalité. Le massicot est indispensable. »
Nous étions en pleine discussion lorsqu’une alarme incendie retentit dans tout le bâtiment.
« Attends, je vais éteindre la machine, » dis-je.
« Non, selon le protocole, on doit évacuer immédiatement, » répliqua-t-elle.
Admettant qu’elle avait raison, je la suivis dans l’escalier. Partout, des gens descendaient en file indienne. Devant nous, Madame Phạm plaisanta :
« Alex, où en est ton expérimentation ? Tu es sûr que ce n’est pas toi qui as déclenché cet incendie ? »
Je ris et répondis avec malice :
« Thúy Lan, comme je te l’ai dit l’autre jour, pars en vacances tranquille. Je fais attention. Même en ton absence, je ne ferai pas exploser le bâtiment de L’Oréal par mon expérimentation !»
4.6.33
Le parc de la mairie de Clichy était bondé : tous les employés du siège social de L’Oréal s’y étaient rassemblés. Les passants dans la rue nous lançaient des regards intrigués. J’aperçus Stéphanie qui, par coïncidence, se trouvait au département de tests sensoriels et était sortie avec Alice. Nous discutions à voix basse pour essayer de comprendre ce qui se passait.
Au bout d’un moment, un homme en gilet jaune monta dans le kiosque au centre du parc, tenant un mégaphone. Il consulta sa montre et annonça :
« Dix minutes et quinze secondes. Nous avons vérifié, il n’y a plus personne dans le bâtiment. Dix minutes et quinze secondes pour évacuer toute la tour. Cet exercice est une grande réussite. Vous pouvez regagner vos postes. »
Fausse alerte ! Beaucoup de gens râlaient en retournant à leur bureau. Stéphanie, amusée, murmura en cachant sa bouche :
« Tu as vu ces femmes qui ont couru dehors avec du plastique autour de la tête ? Ce sont des volontaires qui testent un nouveau fixatif pour permanentes de L’Oréal. Ce genre de produit doit respecter un temps de pose précis. À mon avis, leurs cheveux sont fichus maintenant. L’Oréal va devoir les indemniser, c’est sûr ! »
De retour à l’étage, je demandai à Lu Xiaonan :
« Tu m’as dit que tu connais quelqu’un du département coloration ? »
Elle hocha la tête.
« Oui, je travaille sur un projet pour eux. »
« Tu pourrais me la présenter ? J’aimerais offrir une teinture à une amie et j’aurais besoin des conseils d’un expert. »
« Pas de problème. La prochaine fois qu’elle passe, je t’appelle. Ah là là, je vais bientôt me retrouver sans emploi, à errer. Grandir, c’est vraiment galère ! »
Peu de temps après, j’ai rencontré la personne avec qui Lu Xiaonan collaborait au département coloration. Elle s’appelait Clémence. Elle était un peu plus jeune que nous, apprentie en alternance, partageant sa semaine entre trois jours de cours et deux jours chez L’Oréal. C’est pourquoi nous autres stagiaires ne l’avions jamais croisée. Elle travaillait là depuis presque un an, son contrat devant se terminer mi-septembre.
Dès le premier regard, je fus frappé par sa beauté. Comment une femme pouvait-elle paraître si noble et glaciale à la fois ? Clémence ressemblait à une reine d’un royaume de glace. Son cou gracieux rappelait celui d’un cygne, sa peau douce avait l’éclat d’un jade blanc. Ses yeux, froids et limpides, évoquaient les lacs cristallins des Alpes. Son visage, d’une sérénité angélique, semblait intouché par la moindre imperfection.
Je retins mon souffle et, un peu bêtement, lui exposai ma demande dans un désordre complet. Avec un ton glacial, Clémence répondit :
« Je peux vous aider à choisir une teinture, mais il me faut quelques photos de cette jeune fille pour analyser ses cheveux. »
J’ai fixé un rendez-vous avec Clémence et sa tutrice pour déjeuner ensemble à la cantine, puis nous sommes montés dans leur bureau au quatrième étage. Là, à l’aide d’un ordinateur, je leur ai montré des photos de Mary. Dès que Facebook s’est ouvert, Clémence s’est exclamée, surprise : « Oh, cette fille est vraiment joie ! »
Je répondis modestement : « Mais tu sais, ton niveau de beauté n’est pas très loin du sien. »
Clémence laissa échapper quelques rires polis, puis se concentra à nouveau sur les photos. Sa tutrice, après avoir fait défiler plusieurs portraits de Mary, demanda : « Alors, tu remarques quelque chose ? »
Clémence répondit : « Sur certaines photos, à la racine, ses cheveux sont légèrement plus foncés. C’est sa couleur naturelle. Je sais déjà quel produit serait adapté pour elle. »
Quelques jours plus tard, Clémence vint à mon bureau. Elle avait même pris la peine de trouver un papier cadeau et avait emballé la boîte de teinture pour cheveux destinée à Mary avec soin, ajoutant un ruban pour former un élégant nœud papillon.