5.13.1
Le jour du rendez-vous avec le conciliateur de justice de Villeurbanne que Pierre-Éric avait arrangé, arriva en un clin d’œil. Cet après-midi-là, Pierre-Éric m’accompagna à son bureau. Pierre-Éric exposa brièvement l’affaire au conciliateur en mon nom, et je lui remis solennellement les trente pages de la chronologie de mes mémoires que j’avais mises six mois à écrire. Le conciliateur prit le document, le visage impassible, et dit : 《Maintenant, j’ai entendu votre version. Je vais contacter Cristina pour écouter sa version. 》
« C’est inutile d’être venu ici ! » m’écriai-je soudain, perdant mon sang-froid et rugissant de colère. « Ce que vous devriez faire d’abord, c’est vérifier les preuves que j’ai fournies dans cette chronologie. Si vous ne commencez pas par là, vous allez vous faire manipuler par les paroles de Cristina, et vous allez croire que c’est moi le menteur, comme tous les autres le font !》Pierre-Éric intervint rapidement pour calmer la situation : 《Ce jeune homme a eu une mauvaise expérience lors d’une précédente médiation. C’est pour ça qu’il a du mal à faire confiance aux médiateurs. 》Il raconta brièvement les déboires que j’avais subis auprès du le médiateur de la mairie du 7e arrondissement.
Le conciliateur répondit froidement : « Écouter les versions des deux parties est mon travail nécessaire en tant que conciliateur. Il est tout à fait normal que vos versions ne concordent pas. Je ne favoriserai aucune partie, je resterai neutre. »
Je raillai : 《Pour des faits aussi évidents, comment pouvez-vous encore parler de neutralité ? La justice doit triompher, la méchante doit être punie, et la persécution doit cesser ! » Le conciliateur répondit : 《Ce ne sont que les faits tels que vous les percevez.》
Je dis à Pierre-Éric avec impatience : 《Nous ne devrions pas perdre notre temps ici, nous devrions aller directement au tribunal ! Car seul le tribunal s’appuie sur des preuves pour établir la réalité. Pendant tant d’années, j’ai subi des accusations, des préjugés, des mépris, des dommages psychologiques et financiers pour des choses que je n’avais jamais faites. Mais je n’attends même pas de compensation de la part de Cristina, j’espère seulement que le monde pourra ouvrir les yeux, regarder ces preuves, réfléchir par lui-même et non se laisser manipuler par des mots ou des mensonges. Sans le tribunal, même si on leur met les preuves sous les yeux, ils refuseront de les voir et la justice ne me sera jamais rendue.》
Le conciliateur appuya ses bras sur la table, se pencha en avant et me dit d’un ton sérieux : « Jeune homme, le tribunal ne rend pas la justice, il applique la loi. Et la loi ne décrit pas la justice, elle décrit des règles. La justice n’est qu’un ressenti subjectif, votre justice peut être injuste pour les autres, tandis que les règles sont objectives. Avant d’aller au tribunal, la conciliation vous permet encore une possibilité d’engager un dialogue plus humain avec l’autre partie et de lui faire entendre votre vision de ce qui est juste. Mais une fois le procès entamé, tout se déroule selon les règles. Ni vous ni Cristina n’aurez plus le contrôle. La décision du juge sera uniquement établie par un processus de déduction logique entre les preuves présentées et les textes juridiques applicables, et non selon votre conception de la justice. Le résultat pourrait surprendre tout le monde. Si jamais les articles de loi ne soutiennent pas vos preuves, et que le jugement favorise complètement Cristina au point que vous soyez interdit à vie de parler de votre justice, comment pourrez-vous vivre avec cela ? »
Complètement choqué, je dis avec déception et lassitude : « Si même la loi ne défend pas la justice… alors y a-t-il encore une justice dans ce monde ?》Le conciliateur de justice me regarda droit dans les yeux et dit : « Je crois qu’il y a de la justice dans ce monde. La justice est dans votre cœur. Tant que vous respecterez votre propre morale et ferez ce que vous croyez juste, je crois que vous êtes un homme droit et juste. Mais, comme le dit la devise française ‘Liberté, Égalité, Fraternité’, elle ne mentionne ni la démocratie ni la justice. C’est précisément parce que la ‘démocratie’ et la ‘justice’ sont des choses difficiles à définir clairement, chacun a ses propres critères. » Il se redressa et nous regarda en demandant : « Alors, allons-nous poursuivre cette conciliation ? » Sentant la peur dans mon cœur, je hochai la tête.
Le conciliateur dit : «Alors veuillez me fournir l’adresse du domicile de Cristina. » Je m’emportai : « Cristina n’a cessé de m’accuser à tort de harcèlement. Pour éviter tout soupçon, comment pourrais-je chercher à obtenir son adresse du domicile ? Vous n’avez même pas encore pris contact avec elle, et vous commencez déjà à me tendre un piège !》Le conciliateur, impassible, répondit : « Je dois obtenir son adresse, sinon je ne peux pas engager la procédure de conciliation selon la loi. » Comme un ballon dégonflé, je dis : « Je ne sais vraiment pas où elle habite, je sais seulement qu’elle fait son doctorat à l’École Normale Supérieure de Lyon, ce sont toutes les informations que je connais sur elle. » Le conciliateur concéda avec un air gêné : « Bon, je me débrouillerai pour trouver son adresse. » Il consulta son agenda et dit : « La première date que je peux vous proposer pour la conciliation est le 21 du mois prochain, nous fixerons donc la séance dans la matinée.» Je demandai avec hésitation :《Vous ne devriez pas d’abord vérifier avec Cristina ? J’ai peur de la déranger. Et si elle n’était pas disponible ce jour-là ?》Le conciliateur répondit : « La règle de notre métier est de fixer d’abord la date, et Cristina doit s’adapter à notre calendrier. C’est comme lorsqu’un tribunal annonce une date d’audience, on ne demande pas l’avis du demandeur et du défendeur. Si on ne procédait pas ainsi, la résolution des conflits serait constamment reportée, sans fin. » Voyant l’inquiétude sur mon visage, il ajouta d’un ton apaisant : « si Cristina ne peut vraiment pas venir ce jour-là, nous pourrons bien sûr la reporter. »
Il marqua la date sur un petit post-it jaune et me le tendit : « 21-02, 2012. » Pierre-Éric me souligna : 《Souviens-toi bien de cette date. C’est ce jour-là que l’histoire de Cristina prendra fin.》
En quittant le bureau du conciliateur, je dis d’une voix éteinte : 《Il a dit que même en suivant la voie judiciaire, je pourrais ne jamais obtenir justice. Est-ce que je dois passer toute ma vie à porter des accusations injustes sur le dos, sous les insultes et le mépris du monde entier ?》Pierre-Éric tenta de me rassurer : « Ne pense pas trop loin, ce jour n’est pas encore arrivé. Tu devrais être content. Tu as maintenant l’opportunité d’exposer ton point de vue directement à Cristina. Et elle devra t’écouter, parce que la loi l’y oblige.》Mon visage devint livide : « Je vois déjà venir ce moment de destruction totale. Je ne réussirai pas, je suis un raté, je rate tout ce que j’entreprends. Cette histoire avec Cristina rend ridicules tout mon amour et mon dévouement pour ce monde ! » Pierre-Éric dit doucement :《Ce n’est pas ta faute. tu as simplement été trompé par quelqu’un d’autre. Même Cristina est la victime de cette personne.》Je me couvris le visage de mes mains, tremblant de tout mon corps : 《Je sens que je m’effondre. Je n’ai plus la force de affronter Cristina une fois de plus, je n’ai même pas le courage de penser à ce jour qui approche. Si jamais j’échoue, toute ma vie sera détruite à ce moment-là !》Pierre-Éric dit avec une voix brisée par la douleur : « S’il te plaît, reprends courage, Alex. Dans l’état où tu es, Marie-Claude et moi sommes plongés dans la tristesse à cause de toi. Nous ne sommes après tout pas tes parents, nous ne devrions pas subir une telle punition ! »
5.13.2
Depuis que Charles est venu spécialement de Nantes à Lyon pour passer le Nouvel An avec moi, et m’a apporté des nouvelles récentes de Jinan et de l’Université du Shandong, je rêve constamment des collines de ma ville natale. Parfois, je rêve de mon enfance dans la maison de mon grand-père, de la vue sur les falaises de la colline depuis le balcon, et je me réveille brusquement, en sueur. 2012 était l’année du Dragon en Chine. J’ai vu sur les réseaux sociaux que mes camarades de lycée s’étaient réunis à Jinan, et plusieurs de nos anciens enseignants étaient présents pour l’occasion. Sans que je m’en rende compte, dix années s’étaient écoulées depuis le bac. Et cela faisait déjà sept ans et demi que j’étais en France !
Pour cette réunion, des camarades travaillant aux quatre coins de la Chine, et même à l’étranger, étaient revenus.Dix ans se sont écoulés en un clin d’œil. En voyant les sourires inchangés de mes camarades, j’ai eu l’impression que ma vie avait complètement déraillé du cours normal, pour plonger dans une obscurité et une solitude infinie. Comme ma terre natale me manque, mes racines, ce lieu où mon âme peut enfin trouver refuge !
Le forum de recrutement Horizons Chimie 2012 s’est tenu le 2 février à la Maison de la Chimie, située dans le 7e arrondissement de Paris. C’est un immense palais de style néoclassique construit au 18e siècle, avec une avant-cour d’allure royale et une cour de belle pelouse dernière du bâtiment. C’est l’un des principaux centres de conférences scientifiques et technologiques de France, entouré de près par l’Assemblée nationale et les bâtiments des différents ministères. On dit que les politiciens qui souhaitent discuter d’affaires privées sans surveillance se rendent souvent à la Maison de la Chimie pour trouver une salle de réunion à huis clos.
L’intérieur de la Maison de la Chimie est un chef-d’œuvre du style Art déco des années 30. Ce jour-là, dans les immenses couloirs, les salles somptueuses et les espaces d’art moderne aux structures métalliques et vitrées, plus d’une centaine d’entreprises chimiques françaises avaient installé leurs stands de recrutement et accroché leurs affiches. Partout, de longues files d’attente se formaient, et les recruteurs des grandes entreprises, avec un œil aiguisé, examinaient méticuleusement les candidats affamés d’emploi.
Je faisais le tour sans but précis quand je suis tombé sur Laura, avec qui j’avais étudié à l’École de chimie de Bordeaux. Elle devait terminer son doctorat en cosmétique à l’Université du Havre cet été et venait en avance au forum Horizon Chimie pour explorer les opportunités. Elle m’a dit qu’elle avait récemment passé un entretien, mais n’avait pas encore reçu de réponse. « Félicitations, quelle est l’entreprise ? » ai-je demandé avec enthousiasme. Laura a répondu : « Ce n’est pas une entreprise, c’est un organisme, ça s’appelle la Cosmetic Valley. Tu connais ? » À cause des rumeurs liées à Cristina, j’étais complètement exclu et isolé du réseau professionnel des ingénieurs chimistes en France, et je me sentais profondément complexé. J’avais donc particulièrement envie de paraître bien connecté devant mon ancienne camarade de Bordeaux pour masquer mon sentiment d’abandon et d’humiliation. J’ai dit : « Tu veux dire Monsieur Jean-Luc Ansel ? Je le connais bien, on s’est justement croisés il y a quelques mois au salon Beyond Beauty ! »
Laura a confirmé : « Oui, M. Ansel est le directeur général de la Cosmetic Valley. Ils cherchent à ajouter un adjoint au responsable scientifique, c’est le poste pour lequel j’ai postulé. » J’ai ajouté : « Je sais qu’ils ont déjà un responsable scientifique, Christophe Masson, j’ai même échangé avec lui par téléphone. » Laura a acquiescé : « C’est bien M. Masson qui m’a fait passer l’entretien. Si je suis prise, je travaillerai avec lui. Il continuerait à gérer les relations avec les grandes entreprises cosmétiques, et moi je me chargerais de l’accompagnement scientifique pour les petites et moyennes marques. » Je lui ai souhaité bonne chance et nous nous sommes dit au revoir.
À l’heure du déjeuner, je fus surpris de croiser Stéphanie, mon ancienne filleule de l’époque de ma prépa intégrée à l’École de chimie de Rennes, dans le hall d’entrée. Elle sortait précipitamment. Elle portait un tailleur élégant, mais ses cheveux, pourtant soigneusement coiffés, étaient déjà en désordre, et la fatigue se lisait clairement sur son visage. J’appris alors qu’elle n’avait pas trouvé d’emploi depuis l’obtention de son diplôme en école de commerce, en septembre dernier. Sans savoir pourquoi, son allure fatiguée et un peu déboussolée me rappela soudain Li Xian, qui était complètement paniqué par la chute brutale de ses résultats à son entrée au lycée.
« Le marché du travail en France est complètement bloqué. Depuis mai dernier, pas un seul de mes camarades, qu’ils sortent d’une école de commerce ou d’ingénieurs, n’a trouvé de travail », se plaignit-elle en jetant un regard amer aux recruteurs qui passaient devant nous, se dirigeant vers la sortie pour déjeuner. 《Tu vois toutes ces centaines d’entreprises avec leur grand dispositif ? Elles sont juste là pour faire de la publicité auprès des candidats. Elles prendront ton CV, mais ne te recontacteront jamais.》
« Comment est-ce possible ? Je pensais que la circulaire Guéant ne concernait que les étudiants étrangers », dis-je avec surprise.
Stéphanie répondit, le visage soucieux : 《Pour cette élection présidentielle, l’opposition entre la gauche et la droite n’a jamais été aussi profonde. Face à une crise économique aussi grave, les deux camps proposent des solutions radicalement opposées dans leur logique fondamentale. Les sondages sont très serrés, personne ne sait qui va gagner. Selon le résultat, l’avenir économique de la France pourrait prendre deux directions totalement différentes. Alors, dans cette incertitude, toutes les entreprises françaises préfèrent attendre et n’osent plus embaucher.》
En regardant le visage préoccupé de Stéphanie, je réalisai qu’une personne aussi brillante et forte pouvait, elle aussi, avoir autant de malchance que moi, et cela m’apporta un étrange sentiment de réconfort. Avoir d’excellentes notes dans sa jeunesse ne garantit pas une vie sans embûches. Souvent, le succès ou l’échec dépend davantage du contexte social général que des efforts personnels. Les capacités des individus ne diffèrent pas tant, mais leurs destins varient du tout au tout.
(Chers lecteurs français, Stéphanie avait obtenu une moyenne de 18,52 au baccalauréat, et elle avait toujours été la première de sa classe en prépa à Rennes. Vous en trouverez le récit dans le tome 1, chapitre 10, intitulé « Noël familial à la normande ».)
Je demandai : « J’ai entendu dire que Romain avait trouvé du travail à Rouen. Ce n’est pas très loin de chez tes parents, n’est-ce pas ? » Stéphanie fit une moue contrariée et dit : 《En fait, je n’avais pas spécialement envie qu’il vienne à Rouen. Mais puisqu’il est venu, je n’ai pas eu le choix : je l’ai invité à déjeuner un jour.》 Je répondis : « La prochaine fois que tu le vois, dis-lui bonjour de ma part. » Nous nous fîmes la bise pour nous dire au revoir. C’était la dernière fois que je voyais Stéphanie. Plus tard, je vis sur son profil LinkedIn qu’après l’élection de Hollande, elle avait rapidement rejoint Chanel comme assistante du directeur marketing mondial. Sa carrière prit ensuite son envol : elle fonda sa propre entreprise quelques années plus tard et déménagea à Bordeaux.
Profitant du moment où tout le monde était sorti déjeuner, je vis que la file d’attente devant le stand de mon ancien employeur, L’Oréal, avait enfin raccourci. Le matin, une centaine de personnes faisaient la queue, la file s’étendait d’un hall à l’autre. Après avoir patienté une demi-heure, j’ai remis mon CV à une jeune recruteuse des ressources humaines qui assurait la permanence. Elle a lu attentivement mon CV, puis dit : « Votre profil est vraiment excellent. En temps normal, L’Oréal vous aurait recruté sans hésiter. Mais cette année, nous ne recrutons pas d’étrangers. À moins que vous n’ayez la nationalité d’un pays de l’Union européenne, nous ne pouvons pas vous embaucher. »
Je répondis avec frustration : 《L’Oréal n’est-il pas fier de la diversité de ses employés ? Vos marchés sont partout dans le monde, vos clients viennent de cultures différentes, avec des types de cheveux et de peaux variés. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, L’Oréal dirait aussi franchement : “Nous ne recrutons pas d’étrangers.” »
La jeune femme a répondu avec un sourire gêné mais poli : 《Si je suis aussi franche, c’est aussi pour que vous ne perdiez pas votre temps. Ce n’est pas que L’Oréal ne veuille pas recruter d’étrangers, c’est que le gouvernement français ne permet pas à L’Oréal de le faire. Après la circulaire Guéant, nous avons tout de même essayé d’embaucher quelques étrangers. Mais quand nous avons fait les démarches auprès de la préfecture pour obtenir leurs permis de travail, ils ont tous été refusés. Ces employés n’étaient pas du tout préparés psychologiquement à ça. Du jour au lendemain, ils ont été menacés d’expulsion, contraints de quitter la France, brutalement arrachés à leur vie, à leur entourage, à leurs projets. Tout l’argent et les efforts que L’Oréal avait investis pour intégrer ces employés dans l’entreprise, pour coordonner les nouveaux postes avec les équipes existantes, ont été gaspillés, causant d’énormes pertes à l’entreprise. Bien que L’Oréal semble être une grande entreprise, nous ne pouvons pas nous permettre de jeter de l’argent par les fenêtres. Nous avons dû suspendre nos plans de recrutement d’étrangers, et nous vous remercions pour votre compréhension. »
J’avais un sourire embarrassé sur le visage, ne sachant que dire. C’est alors qu’en tournant la tête, j’ai aperçu que Cristina était à seulement quelques mètres de moi, faisant tranquillement la queue devant le stand de Michelin !
5.13.3
Comme si quelqu’un m’avait poussé du haut d’une falaise : j’ai senti mon corps basculer dans le vide sans repère.《Je suis certaine qu’il reste encore quelques entreprises qui recrutent des étrangers. Vous devriez continuer à chercher, surtout, ne perdez pas espoir》, m’a dit avec bienveillance la recruteuse de L’Oréal. « Mais si vous ne vous sentez pas bien, je pense qu’il vaudrait mieux sortir un instant pour vous reposer. Votre visage est soudain devenu d’une pâleur effrayante. »
J’ai fait un geste de la main, sans même lui dire au revoir, et je suis sorti du hall en titubant, jusqu’à atteindre la pelouse de l’arrière-cour, où j’ai respiré profondément. Cristina était là, à quelques pas de moi ! Mon Dieu ! Oui, elle était en dernière année de doctorat, alors elle était aussi venue à Paris pour ce forum de recrutement. C’était un forum auquel elle avait participé autrefois en tant que membre du comité d’organisation. Tout comme Sophie de Strasbourg m’avait alerté via Huang Haishan lorsqu’elle était en Italie, Cristina connaissait tous les recruteurs du forum et pouvait influencer leur opinion sur moi, c’était là mon plus grand risque dans ma recherche d’emploi. Je voulais simplement trouver un travail, mais comment les gens allaient-ils interpréter ma présence ici ? Qu’allaient-ils dire de moi et d’elle ? Comment allaient-ils encore m’insulter, m’humilier, m’accuser, en m’imposant de nouvelles étiquettes absurdes, fondées sur leurs simples soupçons ? Ils allaient dire que, puisque j’étais diplômé depuis presque un an et demi, j’avais sûrement déjà un emploi. Et que si j’étais là aujourd’hui, c’était uniquement pour harceler Cristina !
(Explication pour le lecteur français et rappel du contexte : des rumeurs liées à Cristina circulaient à grande échelle dans le réseau des ingénieurs chimistes en France, bloquant entièrement mes opportunités d’emploi. Lors de ma première série d’entretiens d’embauche, plusieurs recruteurs ont annulé leur processus de recrutement après avoir enquêté sur ma réputation dans le secteur. Cela m’a fait perdre ma période de recherche la plus favorable, jusqu’à ce que la circulaire Guéant entre en vigueur et rende quasiment impossible l’embauche des étrangers. Ce contexte est la principale raison pour laquelle j’ai été contraint d’affronter Cristina en justice, et constitue l’axe central du tome 5 de ce récit mémorial.)
J’ai regardé avec désespoir ce palais datant du Second Empire, la lumière éblouissante traversait le toit bleu indigo, me forçant à plisser les yeux. Le contact de l’air sur ma peau semblait irréel, comme si je ne vivais pas dans la réalité, mais que j’étais en plein cauchemar. Cristina avait souligné à plusieurs reprises qu’elle n’aimait pas que je change ma vie pour elle, qu’elle détestait que je renonce à mes opportunités professionnelles pour éviter de la croiser. Pourtant, chaque fois que nous avions des contacts communs dans ce réseau professionnel des chimistes français, cela déclenchait chez elle une véritable explosion de colère. Une voix intérieure me disait que le forum Horizons était la meilleure occasion pour moi de trouver du travail, qu’il n’avait lieu qu’un seul jour par an, que je venais à peine d’arriver et que je n’avais même pas encore eu le temps de parler à quelques entreprises, que je ne pouvais pas abandonner cette opportunité ! Je devais y retourner, quoi qu’il arrive, comme si elle n’était pas là !
J’ai rassemblé mon courage et suis retourné dans le hall, évitant le couloir où se trouvaient L’Oréal et Michelin, en passant par d’autres étages. En chemin, j’ai croisé un chasseur de têtes qui distribuait ses cartes de visite à tous les passants. Je marchais et discutais avec lui le long du couloir. Mais je me suis soudain arrêté, figé comme une statue, en regardant droit devant moi le stand de BASF : Cristina était en pleine conversation animée avec le recruteur. Elle avait peut-être raconté une blague, car tous deux riaient à gorge déployée. Cristina tourna alors la tête et posa directement les yeux sur moi.
Ce regard qu’elle m’a lancé fut plus foudroyant qu’un éclair ! Je ne savais pas si elle venait de me découvrir ou si elle avait déjà remarqué ma présence. Je ne sais pas quelle expression elle a eue ensuite, si son sourire s’est figé ou non, je ne sais rien de tout cela. Car j’ai immédiatement évité son regard, et j’ai quitté la Maison de la Chimie sans dire un mot, le visage sombre, oubliant complètement la personne avec qui je parlais à côté de moi.
Je marchais sans m’arrêter, longeant la rue Saint-Dominique jusqu’au centre de l’esplanade des Invalides. J’étais maintenant à plus de 200 mètres de la Maison de la Chimie, Cristina ne viendrait pas jusqu’ici, j’ai enfin ressenti un peu de sécurité. Je ne pouvais m’empêcher de trembler, couvert de sueur froide, le corps rigide, les larmes coulant sans cesse de peur. Ici, la pelouse était vaste, à ma gauche se dressait le majestueux et solennel Dôme des Invalides, à ma droite on pouvait apercevoir au loin les colonnes ornées du pont Alexandre III semblables à des phares triomphaux et, plus loin encore, le spectaculaire toit de verre du Grand Palais. Sur l’esplanade des Invalides, la circulation était dense. En levant les yeux vers l’avant, derrière les cimes des arbres en face et les toits bleu indigo haussmanniens, s’élevait une tour gracieuse et ajourée, mais aussi imposante et puissante, comme une épée perçant le ciel. Ses belles courbes donnaient une impression d’aisance, légère et élégante tout en possédant la force divine de soutenir le ciel. Son corps modeste brun foncé brillait sous le ciel bleu et les nuages blancs, son caractère intrépide et inébranlable était exceptionnellement droit dans le vent froid, attirant tous les regards du monde. Je regardais fixement la Tour Eiffel, désirant tant emprunter un peu de force à sa structure d’acier pour pouvoir me tenir debout. Même si mon forfait téléphonique n’était pas encore en période d’appel gratuite, comme la nuit ou le week-end, j’ai quand même composé le numéro de Pierre-Éric, la main tremblante.
《Cristina est partout, même à Paris je ne peux pas lui échapper, je n’ai plus le courage de vivre…》ai-je sangloté dans le combiné.
《Où es-tu maintenant ?》, a demandé Pierre-Éric.
《J’ai quitté le forum. Je me suis réfugié sur une place à proximité.》
Pierre-Éric me répondit avec fermeté : « Reste dehors un moment, laisse-toi le temps de respirer. Et quand tu te sentiras un peu plus fort, tu pourras y retourner. Alex, tu mérites de vivre. Il ne reste même pas trois semaines avant la dernière confrontation avec Cristina. Tout ce qu’on a fait, tous ces efforts, c’était pour revenir à une vie normale. Tu ne peux pas abandonner maintenant. Tu dois croire qu’une vie ordinaire, comme celle des autres, est possible pour toi aussi. »
J’ai pleuré : 《Pourquoi dans les autres relations homme-femme, si la femme ne veut plus voir l’homme, il suffit que l’homme cesse de la contacter pour que la tension s’apaise. Mais l’intrication entre Cristina et moi est comme un marécage qui m’aspire de force, dont il est impossible de sortir, et qui semble ne jamais vouloir finir. Je ne sais pas si j’aurai le courage de retourner au forum.》
Pierre-Éric dit :« Si tu n’en es pas capable, alors n’y retourne pas. Ne te force pas. »
Je répondis : « Je dois y retourner. Ce forum n’a lieu qu’une fois par an. Ce serait trop dommage d’abandonner à cause de Cristina. Je n’ai même pas fini de faire le tour ! »
Bien que j’en avais l’intention, je n’y suis finalement pas retourné. Je suis resté là, à contempler la tour Eiffel, jusqu’à ce que mon corps entier soit engourdi par le froid.