Cristina

Partie 2 – Évaluation des technologies de communication en France

5.13.4

Peu après mon retour de Paris, je reçus une notification de la préfecture m’informant que ma nouvelle carte de séjour était prête. Il ne restait plus que sept mois de validité sur ce titre d’un an. Je me suis immédiatement aller à valence pour annoncer la nouvelle à Monsieur Djahani de la société Soramina. Monsieur Djahani me reçut sans le moindre sourire.

« Asseyez-vous, Monsieur Wang », dit-il. « Voici notre situation actuelle : l’Union européenne a gelé les avoirs financiers iraniens à l’étranger, les États-Unis ont exclu l’Iran du système international de transfert bancaire SWIFT. Nos clients iraniens ne peuvent plus nous régler les produits que Soramina leur a vendus. L’entreprise fait face à une énorme crise de survie. Je ne sais même pas si notre société existera encore dans six mois. Je tiens ma promesse de vous recruter en tant que stagiaire, mais je ne peux vous garantir qu’un stage de trois mois. Nous verrons ensuite selon la situation. Acceptez-vous ces conditions ?》

Pris de court, je balbutiai : « Mais… mais… »

Monsieur Djahani a dit : 《Si vous nous reprochez de changer les termes et que vous n’acceptez pas les nouvelles conditions, je peux le comprendre, et dans ce cas, je vous souhaite une bonne continuation.》

J’avais reçu en début de mois une lettre du CROUS de Lyon m’informant que j’étais autorisé à loger dans une résidence universitaire uniquement jusqu’à l’âge de 28 ans. Cela signifiait qu’après mon 28ème anniversaire à la fin du mois, je me retrouverais sans domicile en mars. De plus, la réduction étudiante sur les transports en commun lyonnais s’arrêtait aussi à mes 28 ans. Après février, je ne pourrais même plus me déplacer à Lyon ! Ils ne reconnaissaient plus mon statut d’étudiant, et j’avais désespérément besoin d’un travail rémunéré, même pour trois mois seulement !

Monsieur Djahani a dit : 《J’ai consulté mon comptable, et il m’a indiqué que je ne peux pas payer un stagiaire plus de 300 euros.》

《Ce n’est pas vrai !》 me suis-je exclamé, repensant à mes stages précédents où même l’INSA, qui offrait le salaire de stage le plus bas, me donnait 400 euros, et L’Oréal m’avait même payé 1200 euros.

《Je ne sais pas comment vos stages précédents étaient organisés, et cela ne m’intéresse pas. Je sais seulement que le comptable m’a dit que si votre salaire dépasse 300 euros, j’enfreindrais la loi》, a déclaré Monsieur Djahani.

J’ai ressenti une humiliation extrême, un sentiment de tromperie, d’exploitation et d’abus de pouvoir. J’ai supplié humblement : 《Monsieur, le loyer du CROUS de Valence dépasse déjà les 300 euros. (Le CROUS de Valence m’avait assigné un logement de stagiaire de type studio de luxe, ce qui expliquait probablement pourquoi ils n’avaient pas mentionné la limite d’âge de 28 ans.) Je ne peux pas travailler tout en perdant de l’argent !》

Monsieur Djahani a soupiré et dit : 《Très bien. Je vous donnerai, à titre privé, un complément de 200 euros en espèces. Mais cela doit rester confidentiel, c’est illégal. Vous ne devez en parler à personne.》

Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais compris cette règle étrange selon laquelle toute gratification de stage supérieure à 300 euros serait soi-disant illégale. Je suppose qu’il existe une disposition fiscale exonérant d’impôt les gratifications inférieures à ce seuil, mais je n’en suis pas certain.

« Quand pouvez-vous commencer le stage ? »

« Le 1er mars, si cela vous convient. D’ici là, j’ai une affaire personnelle à régler. Il faut aussi contacter l’Université Lyon 1 pour la convention de stage. »

« D’accord, faisons ainsi. »

Après des années de retard sur mes autres anciens camarades d’école de mon âge, ma vie professionnelle, enfin, commençait. De façon bancale, chaotique, mais elle commençait.

En sortant du bureau de Soramina, le prochain bus pour le centre de Valence n’arrivait que dans une heure et demie. Me sentant étourdi et découragé, je suis allé me promener dans le village de Chabeuil tout proche. Le village était désert, semblable à une ville fantôme. En gravissant les pentes, j’atteignis une église perchée au sommet d’une colline. À travers les branches dénudées, je pouvais contempler le village endormi et, au loin, les vastes champs enneigés. À l’horizon, les contours flous de Valence se dessinaient. Derrière le village, les majestueuses montagnes du Vercors se dressaient telles des murs de soupirs, séparant ce lieu du reste du monde. C’était une terre solitaire oubliée de tous, c’était ma destination finale. J’imaginais la vie de Cristina et des autres, cette vie joyeuse, entourée d’amis, en interaction étroite avec la société. Mon cœur était envahi d’une douleur intense, car j’étais destiné à pourrir dans cette terre désolée.

Dans mon état second, alors que j’attendais à la gare de Valence le prochain train pour Lyon, qui ne devait arriver qu’une heure plus tard, mon Nokia 5230 glissa de mes mains et tomba par terre. Quand je l’ai ramassé, il ne s’allumait plus. Sa batterie n’avait pas supporté ce froid mordant de tristesse, et avait libéré un courant anormal qui avait fini par brûler le cœur de la puce.

5.13.5

Je me souviens, l’année dernière, quand Kristýna venait d’arriver en France dans le cadre du programme Erasmus et que son téléphone tchèque ne fonctionnait plus, je l’ai accompagnée pour acheter un nouveau portable dans un magasin appelé « The Phone House ». Avec mes encouragements, elle a acheté son tout premier smartphone : un appareil exactement identique à celui d’un iPhone chic, avec un prix très modeste.

J’y suis retourné et j’ai aussi demandé à la vendeuse de me recommander un smartphone populaire. La patronne m’a chaleureusement montré un appareil gigantesque exposé à l’entrée du magasin :《C’est notre meilleure vente, le tout nouveau modèle phare de Samsung : le Galaxy S2. Forfait Bouygues à 50 euros par mois, avec trois heures d’appels, les appels illimités le soir et le week-end, et surtout Internet en illimité 24h/24 !》

Je demandai : 《Pour les appels illimités le soir et le week-end, le destinataire doit aussi être chez Bouygues, n’est-ce pas ? Mais la plupart de mes amis sont chez Orange, je préfère garder mon forfait actuel Orange-M6.》 La partonne a répondu : « Pas du tout ! Peu importe l’opérateur de votre correspondant, vous pouvez l’appeler gratuitement. »

J’étais très intéressé, car auparavant, je ne pouvais appeler gratuitement que les clients d’Orange le soir et le week-end, donc il était difficile de rester en contact avec les autres. À l’époque, un forfait professionnel permettant d’appeler tout le monde sans limite coûtait plus de 120 euros par mois. Ce forfait-là, à moins de la moitié du prix, me semblait largement suffisant, même si l’illimité ne valait que pour les soirs et les week-ends ; le fait de pouvoir appeler tout le monde rendait les trois heures de temps d’appel supplémentaires presque superflues.

J’avais tellement besoin de renouer avec mes anciens camarades avec qui j’avais perdu contact à cause de Cristina ! Et la connexion Internet illimitée me permettrait de passer le temps dans l’attente des bus ou trains à Valence — écouter de la musique, lire les journaux — au lieu de rester assis à ne rien faire. Même si le prix du nouveau forfait était plus du double de celui d’Orange que j’utilisais, j’étais déjà tenté de l’acheter.

La partonne a continué : 《Si vous achetez ce téléphone avec le forfait, le prix est de 100 euros. Mais en ce moment, tout le monde fait des promos sur ce modèle : Samsung vous rembourse 70 euros, Bouygues vous offre 50 euros, et The Phone House vous donne aussi 50 euros de prime de bienvenue, plus une coque gratuite.》

J’ai écarquillé les yeux et dit : « Alors je gagnerais 70 euros ? » La partonne a acquiescé. J’ai ajouté : « Je n’ai pas besoin de la coque, ils ont fait tant d’efforts pour rendre le téléphone si fin, et votre coque est plus épaisse que le téléphone lui-même. J’aimerais plutôt acheter un modèle Samsung que j’ai vu ici l’année dernière, qui ressemblait à un iPhone, pour pouvoir frimer. Celui-ci est vraiment trop grand, je ne peux même pas le tenir dans ma main. » La partonne a ri : « Le Samsung Galaxy S dont vous parlez n’est plus en vente. Apple a attaqué Samsung en justice pour copie, donc Samsung a changé le design. De toute façon, tout le monde a un iPhone 4 maintenant, ça ne ressemble plus du tout au Galaxy S. »

C’était dommage. En me retournant, je remarquai qu’un nouveau coin avait été aménagé dans le magasin, avec de grandes lettres rouges : « Free » ! « Qu’est-ce que c’est ? » ai-je demandé avec curiosité. La partonne a expliqué : « C’est un nouvel opérateur de téléphonie mobile qui vient juste d’entrer sur le marché le mois dernier… » « Un nouvel opérateur en France ? » « Oui. L’ARCEP a attribué une nouvelle licence, Free a remporté l’appel d’offres et est devenu le quatrième opérateur mobile. Leur forfait est très bon marché : 20 euros par mois pour des appels illimités 24h/24. Mais ils ne proposent pas de téléphone avec le forfait, il faut avoir son propre appareil. »

C’était absurde. En France à cette époque, à part en achetant un téléphone subventionné et bloqué avec un forfait opérateur, il était quasiment impossible de trouver un téléphone nu. Tous les nouveaux modèles étaient verrouillés pendant deux ans et ne pouvaient pas être utilisés avec un autre opérateur. Je n’avais qu’un vieux Motorola qui datait de sept ans et un Sony Ericsson qui datait de cinq ans, tous deux en mauvais état. Le forfait de Free était alléchant, mais je ne pouvais tout simplement pas en profiter. La patronne tenta de me consoler : “Ne soyez pas déçu, Free vient d’entrer sur le marché, leur réseau n’est pas encore complètement en place, ils utilisent actuellement le réseau de Orange. Orange leur coupe parfois le réseau pour les embêter. À votre place, j’attendrais quelques années, jusqu’à ce que leur infrastructure soit plus stable, avant de passer chez eux. »

5.13.6

Pour raconter l’histoire légendaire de Free, il faut remonter à 1980, plus de dix ans avant l’invention du World Wide Web. Des ingénieurs à Rennes ont mis au point un service de terminaux en réseau appelé « Minitel ». Ils l’appelaient vidéotex ou téléphone télévisé, mais cet appareil ressemblait davantage à un ordinateur portable, avec un écran, un clavier et un combiné téléphonique, son processeur étant hébergé sur des serveurs distants, offrant un service similaire à Internet. Les gens pouvaient utiliser le Minitel pour consulter la météo, lire les journaux, envoyer des courriels, accéder aux services bancaires en ligne, s’inscrire à l’université, réserver des billets de train, faire des achats en ligne, ou commander de la nourriture à domicile. Ce service fut d’abord testé à Saint-Malo, avant d’être étendu à l’ensemble du pays. Toute personne intéressée pouvait simplement se rendre à la poste pour obtenir gratuitement un terminal. La moitié de la population française l’utilisait quotidiennement, faisant de la France le seul pays au monde avec un réseau internet dans les années 80.

Quand je suis arrivé en France sept ans auparavant, j’ai vu un de ces appareils à Cesson-Sévigné, à côté d’un bois et d’une route de banlieue. Une vieille borne de granit, couverte de traces de pluie se dressait solitairement. Dans sa pierre dure était incrusté un écran à rayons cathodiques qui présentait des taches fluorescentes dues à son inutilisation prolongée, et un clavier métallique dont les fentes étaient remplies de boue noire. Cette structure semblable à une pierre tombale était couverte de mousse verte, avec derrière elle une forêt sauvage et un lac. Toute la scène était empreinte de mystère et d’étrangeté, comme une technologie extraterrestre d’une époque lointaine, oubliée par les humains.

Le fondateur de Free, Xavier Niel, avait à cette époque créé un salon de discussion érotique sur le Minitel. Il participait lui-même aux conversations en se faisant passer pour une femme, montrant aux clients des animations de strip-tease de femmes en basse qualité typique du début des années 80. Ce salon de discussion devint rapidement le service le plus populaire du Minitel, permettant à Xavier Niel de gagner sa première fortune. Il a ensuite fondé le premier fournisseur de services Web en France, puis lancé à la fin du siècle un forfait Internet appelé 《Free》, et a été le premier au monde à proposer le concept de 《triple play》 et à inventer le boîtier décodeur, ce qui a fait de lui l’une des personnes les plus riches de France.

Xavier Niel estimait que les services de téléphonie mobile en France étaient trop chers et injustes. Il promit au gouvernement de faire baisser les tarifs. Après l’arrivée fracassante de Free sur le marché, tous les opérateurs furent obligés de réduire leurs prix et d’améliorer leurs services pour ne pas perdre leurs clients.

Deux ans plus tard, les forfaits téléphoniques en France s’étaient stabilisés autour de 20 euros par mois, avec appels illimités et Internet illimité, y compris les appels gratuits vers la Chine. Les téléphones non verrouillés devinrent de plus en plus courants. Et surtout, avec l’Internet mobile illimité, des applications de messagerie instantanée comme WhatsApp et WeChat ont permis à tous, où qu’ils soient dans le monde, proches ou à l’autre bout de la planète, de rester constamment connectés. Ils peuvent discuter en vidéo, appeler et chatter à tout moment et en tout lieu.

À l’époque où nous vivons maintenant, des histoires comme celle entre Cristina et moi, où la distance rend toute communication impossible, provoque malentendus, des rumeurs, des soupçons et qui finit en hostilité, ne pourraient plus exister.

J’ai mis mon nouveau Galaxy S2 dans la poche de mon pantalon et suis rentré en Vélo’v. Ce téléphone était beaucoup trop grand, et surtout aussi fin qu’une feuille. J’avais sans cesse l’impression qu’il allait tomber de ma poche, ou se plier sous la tension du tissu quand je pédalais. J’ai fini par mettre la coque offerte et l’accrocher à ma ceinture, mais cela me faisait mal au ventre. À la fin, je l’ai tout simplement jeté dans mon sac à dos. Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais réussi à mettre un téléphone dans la poche de mon pantalon.

5.13.7

De retour au CROUS, je me suis empressé d’appeler Gérald avec mon nouveau forfait gratuit. Après avoir écouté ce qui se passait chez Soramina, Gérald m’a conseillé de ne plus attendre et de commencer immédiatement à chercher une thèse de doctorat. Il savait que je préférais trouver un emploi. Mais si je ne voulais pas rentrer en Chine sans avoir réussi professionnellement en France, alors qu’approchaient à la fois la fin de validité de mon titre de séjour et les effets du circulaire Guéant, il ne me restait plus qu’une seule option : m’inscrire en doctorat. Je n’étais plus un nouveau diplômé, plus le temps passait, plus il serait difficile de décrocher un poste. Les recruteurs n’accepteraient jamais un trou de deux ans dans mon CV. Reprendre une thèse me permettrait de retrouver ce statut de nouveau diplômé.

Mais j’avais un grand obstacle psychologique concernant le doctorat : dans le monde de la recherche, tout le monde se connaît, ce qui signifiait que je pourrais croiser le chemin de Cristina. Gérald a tenté de me rassurer : Cristina allait bientôt finir son doctorat. Et après la conciliation, elle n’aurait plus le droit de nuire à ma réputation. Gérald était convaincu que les chaînes qui m’entravaient étaient sur le point d’être brisées.

Je venais de terminer mon appel avec Gérald quand j’ai reçu un appel surprise de Matthieu. Depuis notre diplôme à l’École de chimie de Bordeaux, cela faisait longtemps que je n’avais plus eu de ses nouvelles. Matthieu m’a dit que son contrat au CEA touchait à sa fin et qu’il avait trouvé un nouveau poste dans une centrale nucléaire rattachée à EDF, tout près de Lyon. Il comptait déménager à Lyon vers le mois de mars. Il savait que je me sentais très seul à Lyon et espérait que sa venue me ferait du bien, comme si je pouvais retrouver la sensation d’être à nouveau entouré d’anciens amis. Mais je lui ai répondu, avec regret d’une mauvaise coïncidence, que je devais partir m’installer à Valence en mars. Nous nous sommes alors donné rendez-vous pour le mois de juin, après la fin de mon stage, pour nous retrouver à Lyon autour d’un bon verre.

Ce départ de Lyon allait peut-être marquer la fin définitive de mes deux ans et demi de vie dans cette ville.J’ai appelé Père Gilles pour lui demander si je pouvais déposer une partie de mes valises sous la basilique Notre-Dame de Fourvière, comme je l’avais fait trois ans auparavant. Une fois mon stage terminé et sachant dans quelle ville je m’installerais, je reviendrais les chercher. Père Gilles m’a dit qu’il me rappellerait plus tard. Le lendemain, il m’a téléphoné pour me dire qu’il avait trouvé un paroissien qui pourrait m’aider à transporter toutes mes affaires à Valence en voiture. Il m’a demandé de passer chez lui le samedi suivant, pour qu’il puisse me présenter ce généreux paroissien.

« Il faut que je te dise une chose : » la voix du Père Gilles semblait espiègle même à travers le téléphone, 《Quand tu rencontreras ce monsieur, surtout, ne lui dis pas “merci”.》J’étais interloqué : « Tu me demandes de ne pas remercier quelqu’un qui m’aide de bon cœur ? » Le prêtre a ri malicieusement : 《Oui, ne le remercie pas directement. Tu dois lui dire : “Je remercie Dieu de t’avoir envoyé pour résoudre mes problèmes pratiques.” Si tu parles ainsi, il sera plus heureux que si tu le remerciais directement.》J’ai rétorqué, à moitié amusé, à moitié résigné :《Mais tu sais très bien que ce n’est pas Dieu qui l’a envoyé, c’est toi qui as fait l’intermédiaire. De plus, tout le monde chez toi sait que je ne suis pas croyant, si je leur parle de Dieu, ne vont-ils pas penser que je me moque d’eux ?》Père Gilles répondit en souriant: 《Je suis un prêtre, je connais mieux que toi la psychologie des fidèles. Ils penseront que même si tu n’es pas croyant, tu fais l’effort d’adopter leur manière de penser, ce qui prouve ton respect pour leur foi, donc ils seront très heureux. Puisqu’ils t’aident de bon cœur, tu dois absolument dire des choses qui leur feront plaisir. Fais-moi confiance !》

J’ai suivi son conseil. Lors du dîner du samedi soir, j’appris que la personne que Père Gilles avait choisie pour m’aider n’était autre que Claude, celui de l’île de La Réunion. Comme convenu, je remerciai Dieu devant lui, et Claude fut effectivement ravi. La veille de mon départ pour Valence, Claude est venu spécialement chez moi pour m’aider à emballer mes affaires et m’a ensuite invité à dîner au restaurant. Sachant que Claude était chauffeur de camion et ne gagnait pas beaucoup, j’étais gêné qu’il m’aide à déménager et m’invite encore à dîner, j’ai donc insisté pour payer. Claude a retenu ma main en disant que lorsque je gagnerais de l’argent plus tard, je pourrais l’inviter à mon tour. Je n’ai jamais eu l’occasion de le faire, mais aujourd’hui encore, je me souviens que je lui dois un repas.

5.13.8

La semaine précédant la conciliation, j’avais un rendez-vous avec mon psychiatre le docteur Michel. Je lui ai raconté tout ce qui s’était passé depuis le début de l’année : ma rencontre inattendue avec Cristina au forum de recrutement et la peur que cela avait suscitée en moi, ainsi que ma décision finale de déménager à Valence pour travailler. Avant cela, je lui avais déjà envoyé par e-mail la chronologie détaillée des événements marquants, qu’il m’avait conseillé de rédiger.

Le docteur Michel m’a écouté en silence, sans faire de commentaire. Puis il a dit : « Eh bien, je crois que c’est notre dernière séance. Vous êtes désormais capable d’affronter seul tout ce qui arrive, je n’ai plus rien à vous apporter. »

J’ai été surpris : « Mais après la conciliation avec Cristina, que faire si j’ai des réflexions que je souhaite partager avec vous ? » Le Dr Michel a répondu : « Vous pouvez toujours m’appeler pour prendre rendez-vous. Tant que vous bénéficiez encore de la CMU, les consultations resteront gratuites pour vous. »

Je l’ai remercié : « Docteur, merci pour tout ce que vous avez fait pour moi au cours de cette année. Par curiosité, pourriez-vous me dire à quelle catégorie de trouble psychologique correspond mon cas ? »

Le Dr Michel a esquissé un léger sourire, avec une certaine fierté dans sa voix : « Qui a dit que vous étiez malade ? Je peux dire que vous êtes l’une des personnes psychologiquement les plus saines que j’ai rencontrées de toute ma vie ! » Son ton soulignait particulièrement « toute ma vie » , pas seulement parmi ses patients. Perplexe, j’ai répondu : « Mais j’avais vraiment senti que j’étais malade, et à chaque moment où j’étais le plus tourmenté, vos paroles ont été les conseils et le soutien les plus importants pour me faire retrouver mon chemin. »

Le Dr Michel a dit : « C’est parce que l’environnement difficile auquel vous avez été confronté, même une personne psychologiquement saine ne pourrait pas y faire face seule. Vous n’êtes pas malade, mais cette société, elle, est véritablement malade ! Cette société est remplie de personnes arrogantes qui se croient dans le vrai sans réfléchir et qui jugent facilement la moralité des autres. Chaque fois que je vois le monde dans lequel nous vivons, je le regrette. Mais le courage, la générosité et la sagesse dont vous avez fait preuve, face aux accusations injustes et aux insultes incessantes des autres, m’inspirent un respect sincère. Vous êtes courageux comme un lion intrépide, à l’image du symbole spirituel de la ville de Lyon. Je suis honoré d’avoir pu vous accompagner dans votre traversée du désert, et de vous avoir apporté l’aide et le soutien dont j’étais capable. Vous êtes la fierté de ma carrière professionnelle, et je crois que Lyon peut être fière de vous avoir comme résident. Lorsque cette histoire avec Cristina sera terminée, je peux voir que votre avenir sera plein de succès et de réalisations ! »

Je fus profondément bouleversé, à la fois ému et envahi par une émotion brûlante. Le Dr Michel me regardait avec des yeux chaleureux. Auparavant, lorsqu’il me traitait, son visage était toujours glacial. Peu importait ce que je disais, il ne laissait jamais transparaître la moindre émotion, comme une machine insensible. Mais ce dernier regard était rempli d’émotions riches et d’humanité, d’encouragement et de confiance, comme un sage aîné qui m’accompagnait avec un sourire affectueux et bienveillant. Je l’ai remercié une nouvelle fois solennellement avant de le quitter. Quelques jours plus tard, j’allais faire face au moment de l’affrontement final avec Cristina.