Cristina

Partie 3 – Noyé dans le brouillard – matin du 21 février 2012 à Lyon

5.13.9

La veille de la conciliation, Pierre-Éric m’avait proposé de passer la nuit chez lui, pour que je puisse ressentir la sécurité et la protection d’une vraie atmosphère familiale. On m’avait installé dans la chambre en mezzanine de Camille, une pièce remplie de bandes dessinées qu’elle lisait quand elle était petite, imprégnée de ces souvenirs d’enfance insouciante que tout le monde connaît.

Ce soir-là, j’ai soudainement souffert de maux de tête et de diarrhée aiguë, commençant même à faire de la fièvre, qui a effrayé Marie-Claude. Elle est aussitôt allée chercher du Doliprane, ce médicament universel que toutes les familles françaises gardent chez elles, et a réussi à faire baisser ma température.

Le matin du 21, toute la ville de Lyon baignait dans un brouillard épais. Je n’avais presque pas dormi de la nuit et m’étais levé très tôt. Pierre-Éric et Marie-Claude étaient déjà réveillés. Pierre-Éric a suggéré que, puisque nous avions suffisamment de temps, nous pourrions traverser à pied le Parc de la Tête d’Or pour nous rendre à Villeurbanne. Bien que cela prenne deux fois plus de temps, marcher pourrait m’aider à clarifier mes pensées, tout en évitant la cohue du métro aux heures de pointe — et surtout cette anxiété qui se lisait sur le visage des gens pressés de commencer leur journée de travail.

Dans ce matin glacial, le Parc de la Tête d’Or était enveloppé dans d’épaisses couches de brume, partout régnait une atmosphère floue, comme de la pluie, comme de la fumée. Une tristesse délicate s’enroulait autour de chaque pavillon du parc, imprégnant chaque recoin, semblant sans fin. Marchant dans cette forêt primitive, morne, grise et silencieuse, le monde entier n’était plus qu’en noir et blanc, les cimes des arbres se perdaient dans la voûte céleste, les troncs nus et serrés se transformaient en ombres noires indistinctes, le chemin devant nous semblait infiniment lointain et mystérieux, inspirant la crainte. Aucun autre passant dans le parc, le temps semblait s’être arrêté. Le seul son qui résonnait dans la forêt silencieuse, était celui de l’épaisse couche de feuilles mortes sur le sol, qui se brisaient comme du verre, sous nos pas à Pierre-Éric et moi. Autant de feuilles avaient éclos dans leur splendeur sur les branches en été, autant elles gisent aujourd’hui au sol, foulées aux pieds, avilies sans pitié. L’air humide, mêlé d’odeurs de terre et de végétaux, se condensait dans les branches avant de retomber comme des gouttes de pluie, mouillant mes joues et réveillant instantanément des souvenirs d’enfance longtemps endormis.

La scène était identique à celle d’autrefois, j’avais déjà été immergé dans ce même brouillard. Par une nuit tardive à Rennes, j’avais vu de mes propres yeux, chez Big Ben, ce que la cruauté humaine pouvait manifester de plus glaçant. J’étais saisi d’un malaise profond, d’un égarement, d’une peur viscérale. Une intuition irrésistible m’avait poussé à sortir de chez moi, à marcher seul au milieu de la nuit, à la recherche de Cristina. Bien qu’à cette époque, elle m’ait manifesté une froideur pour des raisons obscures, et que je l’avais évitée à l’école. Elle avait été à mes yeux d’une pureté immaculée, je désirais trouver auprès d’elle un soutien et un réconfort spirituels. Ironiquement, sept ans plus tard, j’empruntais à nouveau un chemin dans le brouillard, marchant vers elle. Sauf que cette fois, le mal que je dois affronter…c’était elle.

Tome 1, Chapitre 9, Partie 4 – Le mal impardonnable, effroyable, abject

Nous avons longé le boulevard ombragé qui borde le Campus de Doua jusqu’au rond-point devant la résidence Einstein de l’INSA, puis nous avons continué vers le sud en passant par un petit parc urbain au centre duquel se dressait une haute cheminée industrielle isolé. En face se trouve le centre de Villeurbanne avec son “groupe de gratte-ciels”, le tout premier ensemble de logements de grande hauteur dans l’histoire européenne, une forêt de béton armé blanc qui s’élève majestueusement parmi les maisons basses en pierre, une ville dans la ville laïque construite pour améliorer les conditions de vie des ouvriers de l’époque. À l’entrée de l’avenue centrale face au parc, deux immenses silhouettes grises imposantes se dressent dans la brume. Ces deux tours de style Art déco de 19 étages ressemblent à des monuments élancés, rappelant aussi les impressionnantes statues d’Argonath sur les rives de l’Anduin dans Le Seigneur des Anneaux. Ce sont d’anciens rois qui, après des millénaires, conservent encore leur grande puissance et leur majesté, gardant silencieusement la porte nord du royaume du Gondor.

Nous avons franchi cette porte céleste sortie d’une ère mythologique. Dans la brume diffuse, une longue allée centrale menait au loin à l’Hôtel de Ville de Villeurbanne, là où Cristina et moi allions être jugés. Je suivais mécaniquement Pierre-Éric le long de l’avenue centrale, chaque pas provoquant des sanglots incontrôlables dans mon cœur, chaque pas posé sur la lame tranchante entre réalité et hallucination. C’était le dernier tronçon de chemin où mon âme conservait encore des traces de jeunesse, et j’allais sur le point d’étrangler de mes propres mains. Dès lors, mon âme allait se dessécher, et une nuit éternelle, privée de pensée et de rêve, m’attendait. J’avançais dans un engourdissement profond, portant en moi des pensées de mort. Dans la mythologie égyptienne, au bout du monde des morts se trouve le temple du dieu Anubis, là où a lieu le jugement final. Les morts devaient traverser un long couloir pour atteindre le sanctuaire d’Anubis. C’est là que leur cœur était extrait et placé sur une immense balance, pour être pesé contre la plume tenue par Maât, la déesse de la vérité, afin d’évaluer si leur vie avait été morale et juste. Si l’âme de cette personne est juste et pure, son cœur restera en équilibre avec la plume, et le défunt pouvait accéder à l’au-delà, y retrouver sa jeunesse, sa santé, et ses proches disparus. Mais si son cœur est alourdi par le péché et le mensonge, la balance penchera, et elle sera retenue dans le lieu du jugement, sans jamais trouver repos ni paix.

Et ma destination, c’était cette Hôtel de Ville de Villeurbanne soutenue par d’élégantes colonnes blanches à la grecque, aussi raffinée et noble que le Parthénon. Une tour-horloge à colonnes de même hauteur que les immeubles de 19 étages s’élevait au centre du sanctuaire, perçant les nuages, son corps blanc aussi froid et implacable qu’une sculpture de marbre. Le brouillard épais cachait son sommet, renforçant l’impression de hauteur, de sacré, d’équité et de gravité de cette tour du jugement.

De chaque côté de l’avenue centrale, les tours d’habitation aux grands balcons gris-blancs formaient un ensemble continu à l’arrière. À partir du neuvième étage, chaque niveau se retirait en gradins vers l’intérieur, comme les divinités égyptiennes assises de part et d’autre de l’axe du temple du jugement. Elles siégeaient sur leurs trônes monumentaux, leurs silhouettes à peine visibles dans l’épaisse brume, me regardant d’un œil glacial et solennel, jugeant en silence mon passé et mon destin, tandis que je rampais, minuscule, sur cette avenue vers leur tribunal impitoyable.

Derrière l’Hôtel de Ville de Villeurbanne se trouve une place avec deux grands bassins, et au-delà de cette place se dresse un ensemble architectural blanc de style stalinien d’une envergure similaire à celle de l’Hôtel de Ville : le “Palais du Travail”. Il abrite un Théâtre National Populaire et une piscine souterraine qui, après trois ans de rénovation, a rouvert l’année dernière – j’y avais d’ailleurs nagé. C’est dans ce Palais du Travail que devait avoir lieu notre conciliation avec Cristina.

5.13.10

Voyant qu’il était encore tôt, je ne voulais pas risquer de croiser Cristina à l’avance. Pierre-Éric et moi nous sommes installés dans un café au bord de l’avenue centrale, devant l’Hôtel de Ville, prévoyant de partir à neuf heures moins dix pour arriver trois minutes avant le début de la conciliation.

Cristina était déjà sur place, accompagnée d’un jeune homme de grande taille, qui n’était pas Salim, celui que j’avais connu. Je ne voulais pas croiser le regard de Cristina, alors je fis comme si elle n’existait pas et allai m’asseoir avec Pierre-Éric sur une chaise à l’écart, près de l’entrée. Peu après, le conciliateur sortit de son bureau et nous invita à entrer dans la salle de conciliation.

J’ai laissé Cristina et ce jeune homme entrer les premiers, puis je suis entré avec Pierre-Éric. Le jeune homme et Cristina s’installèrent d’un côté de la grande table de conférence, près de la fenêtre, tandis que Pierre-Éric et moi nous assîmes du côté de la porte. Je me retrouvai face au jeune homme, Pierre-Éric face à Cristina, et le conciliateur prit place sur le côté de la table.

Une fois assise, Cristina posa son téléphone sur la table. Mon cœur tressaillit : elle utilisait toujours ce petit Nokia bleu qu’elle avait à Rennes autrefois, avec son petit écran LCD noir et blanc qui nécessitait d’allumer le rétroéclairage pour lire ce qui était affiché. En un instant, tous les souvenirs de cette époque innocente affluèrent : dans sa chambre, les messages envoyés depuis ce petit téléphone m’avaient tant fait battre le cœur ! Tant d’années s’étaient écoulées, j’avais changé de téléphone quatre fois, mais Cristina n’avait jamais changé le sien. Le passé était là, les souvenirs vivaces, tout semblait inchangé, et rien n’est plus pareil.

Cristina restait assise en silence, le regard impénétrable et lointain derrière ses sobres lunettes sans monture, dont les branches glissaient délicatement dans ses cheveux bruns derrière l’oreille. Le temps ne semblant avoir laissé aucune trace sur son visage. Je la regardai enfin en face. Tant de mots tendres de sollicitude me montaient aux lèvres, mais je les retins, incapable de les prononcer.

5.13.11

Le conciliateur prit la parole en premier. Il commença par exposer ma demande : il dit que j’avais sollicité cette conciliation pour faire cesser une rumeur qui me poursuivait depuis des années, rumeur selon laquelle j’aurais harcelé Cristina partout dans le but de la séduire. Cette rumeur avait terni mon image et m’avait causé d’énormes préjudices émotionnels et professionnels, m’empêchant de trouver un travail.

Après cette introduction, il me demanda : «Avez-vous quelque chose à ajouter ?» Je répondis : «J’ai détaillé toute l’affaire dans une chronologie que je vous ai soumise, vous l’avez certainement lue.» Le conciliateur secoua la tête : «Je n’ai pas encore eu le temps de la lire.» Je ne pus cacher ma surprise et ma déception.

Le conciliateur demanda à Cristina : «Confirmez-vous la description du demandeur ?» Le visage glacial, Cristina répondit : «J’ai entendu dire qu’il fallait préparer un résumé des événements pour la conciliation. J’ai préparé un document qui expose mon point de vue.» Elle tendit au conciliateur deux pages imprimées.

Je dis : « J’ai moi aussi préparé un dossier. Puisque vous ne l’avez pas encore lu, je vous en remets un exemplaire. » Je demandai à Pierre-Éric de sortir deux exemplaires de ma chronologie de 30 pages, que nous remîmes au conciliateur et à Cristina. L’homme assis à côté de Cristina le prit en main.

Cristina déclara : « Je ne suis pas au courant de cette histoire de rumeur, je ne peux pas contrôler la circulation de rumeurs. Mais les agissements de Monsieur Wang ici présent peuvent difficilement être considérés autrement que comme du harcèlement. »

Je m’exclamai avec émotion : « Ce n’est que le fruit de ton imagination ! Alex t’a manipulée mentalement, il t’a fait croire que je t’aimais, faisant ainsi de toi son instrument pour m’humilier, m’intimider et, au bout du compte, me contrôler. »

Cristina répondit : «Je me moque complètement de ta relation avec Alex.»

Je dis : « Mais ce sont précisément tes propres comportements qui ont nourri la rumeur et t’a donné l’illusion d’être harcelée ! »

Cristina ricana froidement :《Alors comment expliques-tu le fait que tu m’aies invitée à venir à Lyon ? Et comment expliques-tu que tu sois allé à Strasbourg ?》

Le conciliateur nous interrompit :《Madame, messieurs, si nous continuons à nous disputer ainsi, cela ne finira jamais. Nous ne disposons que d’une heure. À partir de maintenant, chacun d’entre vous prendra la parole à tour de rôle, avec un temps limité, pour exposer sa position de manière complète et sans interruption. Le demandeur va commencer.》

5.13.12

J’expliquai alors brièvement. Je commençai par évoquer ma relation d’anciens camarades de classe prépa avec Cristina, en expliquant que, dès cette époque, une rumeur selon laquelle je l’aimais m’avait poussé à l’éviter intentionnellement, jusqu’à mon entrée en école d’ingénieur à Bordeaux.

Je racontai avoir fait confiance à un escroc nommé Alex, qui m’avait dit qu’à Strasbourg, parmi nos anciens camarades de prépa, la rumeur me concernant s’était aggravée et que tout le monde me méprisait. Incapable de me justifier à distance, j’avais choisi de couper tout contact avec les gens de Strasbourg.

Mais la meilleure amie de Cristina, Katya, m’avait mis en demeure de répondre à la demande d’amitié de Cristina, faute de quoi cela prouverait que je ne respectais pas l’amitié, et que je profitais des autres sans sincérité. Cette accusation correspondait exactement à ce qu’Alex m’avait dit — que tout le monde me méprisait.

À cette époque, la communication par Internet ou par téléphone était difficile sur le plan technique, presque impossible. C’est pour cela — et pour répondre aux exigences de Katya et de Cristina elle-même — que j’avais été obligé d’inviter Cristina à Lyon pour en parler face à face : d’abord pour lui expliquer ma décision de couper les liens avec Strasbourg, et pour clarifier ma véritable attitude à son égard, ensuite pour comprendre comment les rumeurs circulaient à Strasbourg à mon sujet…

Le conciliateur dit avec impatience : « Allez à l’essentiel, votre temps de parole est presque écoulé. » Et je n’avais parlé que depuis à peine cinq minutes ! Je me dépêchai d’ajouter :《Cristina et moi avons tous les deux fait notre spécialité en chimie des polymères. Si je cherche du travail, il y a de fortes chances que je croise des personnes que nous connaissons tous les deux. Et chaque fois, Cristina interprète cela comme une tentative de harcèlement et affirme auprès de cette personne que je la harcèle, ce qui me dissuade de chercher un emploi. L’idée de rencontrer au travail tant d’anciens camarades qui me méprisent me terrifie. Je suis allé à Strasbourg et à Rennes pour leur expliquer la vérité sur ces rumeurs. Si je ne défends pas moi-même ma réputation, qui le fera ?…》

Le conciliateur coupa :« Votre temps est écoulé, c’est maintenant au tour du défendeur de s’exprimer. » Je m’efforçai d’ajouter une dernière phrase : 《L’escroc Alex savait que je me rendais à Strasbourg pour défendre mon innocence face aux rumeurs, mais il a fait croire à Cristina que je m’y rendais uniquement pour me rapprocher d’elle.》

5.13.13

Le conciliateur éleva la voix : « La partie défendeur, avez-vous quelque chose à compléter ? » Cristina répondit :« Pour toutes ces affaires du passé, je me fiche de savoir qui a tort ou qui a raison. Je veux juste ajouter une chose : après que j’ai commencé mon doctorat, Dengjun a envoyé plusieurs personnes me chercher, ce qui a grandement perturbé ma vie. La dernière fois, tu m’as même envoyé une de mes étudiantes… »

Elle parlait de Kristýna, ma voisine tchèque de la résidence CROUS de l’année dernière. Kristýna faisait sa Bac+1 à la faculté de chimie de l’Université Lyon 1 dans le cadre du programme Erasmus.

Lorsque Mathias de l’INSA avait découvert que mon entretien à l’Ecole Polytechnique de Lyon avait échoué à cause d’un avis négatif que Cristina avait donné sur moi, après avoir été consultée par le responsable du projet en raison de notre passé commun en classe préparatoire, cela m’avait rendu malade de colère au point de m’effondrer et de rester cloué au lit.

Indignée par l’injustice que j’avais subie, Kristýna avait insisté pour m’accompagner à l’ENS de Lyon afin de demander des explications à Cristina, mais cette tentative avait été interrompue par Salim, l’un des collègues doctorants de Cristina.

Lors de la confrontation, Cristina voulait connaître le prénom de Kristýna avec une attitude très arrogante, mais Kristýna a refusé de le lui révéler.

Je souris ironiquement : « Cette fille ne se considère absolument pas comme ton étudiante. Tu lui avais simplement encadré une fois des travaux pratiques pendant ton doctorat, tu ne connais même pas son nom.

Tu dis que je perturbe ta vie. Et pourquoi tu ne dis pas que chacun des lieux où tu as fait ton doctorat se trouvait, comme par hasard, dans mon entourage quotidien, à tel point que je n’avais plus aucun moyen de t’éviter ?

Il y a trois ans, au château d’AQUITAIN, quand j’ai dit à Monsieur AQUITAIN que je comptais travailler dans sa société après mon diplôme, tu étais là, présente. Et pourtant, tu as choisi de faire ton doctorat à l’ENS de Lyon, à moins de 500 mètres du groupe pharmaceutique d’AQUITAIN.

Pour m’éloigner de l’ENS de Lyon, j’ai organisé mon stage de fin d’études à l’autre bout de la ville, au Laboratoire Ingénierie des Matériaux Polymères de l’INSA Lyon. Mais tu as ensuite déplacé la bourse de ta thèse dans ce même laboratoire !

Pour éviter de te croiser, j’ai limité tous mes déplacements à Lyon au seul campus de Doua. J’habitais tranquillement à la résidence CROUS, mais même en allant simplement manger au restaurant universitaire au pied de la résidence, je tombais encore sur toi ! Et quand je suis allé à Paris pour chercher du travail, tu étais là aussi !

Je suis constamment placé en position de suspect, où chacun de mes actes les plus ordinaires peut être interprété comme une preuve de harcèlement, me faisant mépriser, rejeter par tous les recruteurs, exclure par l’ensemble du milieu professionnel.

Si j’ai envoyé quelqu’un d’autre te parler à ma place, c’est précisément parce que je ne peux pas, moi-même, entrer en contact direct avec toi. Mais j’ai besoin de te déclarer une frontière entre toi et moi. Depuis le tout premier jour où nous nous sommes connus, j’ai fait tout mon possible pour t’éviter. Mais tu m’as acculé jusqu’à ce que je n’aie plus d’issue. Tu me fais peur.

Dans cette société, on croit toujours que la victime de harcèlement est forcément la femme. Mais ton comportement anormal m’oblige à envisager une autre possibilité : c’est toi qui cherches par tous les moyens à te rapprocher de moi, tout en me rejetant la faute ! »

Cristina devint livide. Pierre-Éric s’empressa d’apaiser l’atmosphère : «Je crois que tout ceci n’est qu’une suite de coïncidences. Vous avez la même spécialité, ce genre de situations n’est pas rare. Justement à cause de cette proximité professionnelle inévitable, on ne peut pas considérer chaque croisement de parcours dans la vie quotidienne comme un acte de harcèlement. »

Le jeune homme assis à côté de Cristina ajouta : «En effet, si je me mets à votre place, face à tant de rencontres difficiles à expliquer, j’aurais aussi peur. Dans ce contexte, le fait que vous ayez envoyé quelqu’un discuter avec Cristina semble en effet une solution de nécessité. Je peux vous assurer que Cristina n’a jamais eu l’intention délibérée de perturber votre vie. »

5.13.14

Le conciliateur dit avec satisfaction : « Mais voilà l’aube d’une réconciliation. En tant que conciliateur depuis tant d’années, et dans la plupart des conflits que j’ai eu à traiter, je vois rarement des gens chercher intentionnellement à nuire à l’autre. Bien souvent, ce ne sont que des malentendus. Il suffit parfois que chacun fasse un pas en arrière, qu’on pardonne ce qui a été fait, et le monde devient tout de suite plus beau. » Cristina répondit d’un ton égal : « Je vous écoute, monsieur. Je suis prête. Je peux pardonner Dengjun. »

Ma tête explosa dans un bourdonnement sourd, et je protestai violemment, incapable de contenir mes émotions : « Je n’ai pas besoin d’être “pardonné”. “Pardonner”, c’est dire avec d’autres mots qu’on condamne ! Dans ton sous-texte, tu considères que j’ai commis des actes contraires à la morale, répugnants, et c’est pourquoi tu me “pardonnes”. Mais ces choses ne se sont jamais produites !

Les histoires inventées par Alex étaient absurdes, incohérentes. Mais tu expliques ces mensonges irrationnels par des différences culturelles entre la Chine et l’Europe, et comme je viens de Chine, c’est comme si ces choses devenaient soudain rationnels. Mais les choses que vous m’imputez sont si laides, le côté le plus sombre de la civilisation humaine, que même dans notre morale chinoise, elles sont intolérables. Même si je t’aimais, jamais je n’aurais franchi de telles limites. Pendant toutes ces années, j’ai évité de me rapprocher de mes compatriotes chinois. J’aime mon pays, ma patrie me manque. Mais quand mon identité chinoise devient l’unique raison pour laquelle vous m’accusez de ces crimes impardonnables, je n’ai d’autre choix que de fuir ma propre identité, pour éviter que mon pays soit associé à ma honte ! Ton ‘pardon’ est une humiliation encore plus venimeuse et cruelle ! C’est une blessure encore plus glaciale et désespérante ! »

Le conciliateur dit avec mécontentement :« Si vous ne pouvez pas vous pardonner entre vous, cette affaire continuera à s’envenimer et à affecter vos vies. La conciliation d’aujourd’hui n’aurait aucun sens. Si vous refusez de pardonner, dites-moi : qu’attendez-vous exactement ? »

Je me tournai vers lui et dis :« Ce que je veux est très simple : je souhaite qu’on me donne l’occasion de raconter ma version des faits, de revisiter l’histoire à travers mon regard, et de reconstituer tout ce qui s’est réellement passé.

Depuis tant d’années, chaque fois que j’ai essayé d’entrer en contact avec Cristina, ma seule demande a toujours été celle-là. Parce que moi aussi, je veux savoir : dans cette rumeur, qu’est-ce qui m’échappe ? Quelle est cette partie que j’ignore et qui manque au puzzle ?

Et cette pièce manquante, c’est Cristina qui la détient. Ce n’est qu’en la confrontant que je pourrai enfin voir le tableau entier. Cristina croit que ce que je cherche, c’est sa présence, son amour, ou qu’il s’agit de harcèlement. Mais c’est faux.

Quand on subit des accusations aussi cruelles que celles que j’ai endurées, il est naturel de vouloir se défendre. Quand on vous arrache de force le manteau de la morale, la première réaction du blessé, c’est de tendre la main pour retenir un pan de tissu, pour couvrir un peu de sa pudeur, pour échapper au regard obscène du public.

Tout ce que j’ai fait, c’était pour préserver l’honneur d’une limite morale que je n’ai jamais franchie. Et cette fierté-là, j’en ai besoin pour que mon âme reste entière. »

Le conciliateur dit : «Le but de notre conciliation est précisément de donner aux deux parties l’occasion de s’exprimer pleinement. Aujourd’hui, vous pouvez dire tout ce que vous aviez sur le cœur, sans retenue, et on va considérer que tout aura été exprimé, que l’affaire est désormais close. À partir de demain, plus personne ne devra jamais revenir sur ce sujet! » Cristina acquiesça : «J’accepte.»

5.13.15

Je dis : «Très bien, alors ouvrons le document que j’ai rédigé et lisons ensemble ce qui s’est passé…» Le conciliateur m’interrompit : «Non, il ne nous reste plus beaucoup de temps, l’heure prévue pour la conciliation est presque finie.» Je protestai avec anxiété : «Mais c’est ça ma seule demande, dans cette conciliation!» Le conciliateur répliqua : «Ce que vous avez écrit est trop long, et nous devons garde du temps pour rédiger la conclusion. »

« Mais comment pouvons-nous tirer des conclusions sans revenir sur le passé ? » dis-je avec amertume. « Ce n’est qu’en lisant cette chronologie que vous comprendrez combien, au fil de toutes ces années, alors que les rumeurs avaient déjà ancré un préjugé chez Cristina, j’ai renoncé à tant d’amitiés, enduré tant de pressions en silence, et fait tant de concessions dans le milieu professionnel, uniquement pour garder mes distances avec elle et lui laisser un sentiment de sécurité. C’est seulement ainsi que vous comprendrez à quel point il est inhumain de m’accuser de harcèlement dans un tel contexte de sacrifice ! »J’espère que vous saurez lire dans ces pages remplies de faits crus et douloureux, comment ces années-là, manipulée et aveuglée par un escroc, Cristina a poignardé comme un bourreau une âme innocente. Depuis ce jour, cette âme s’est brisée en mille morceaux, et de ces fragments tombent sans cesse de nouveaux éclats. Chaque matin, dès que j’ouvre les yeux, je dois affronter des calomnies et des humiliations sans fin, une sorte de massacre psychique, où ma conscience est arrachée à mon corps comme dans une dissection. Ce que vous avez devant vous aujourd’hui, ce n’est pas Dengjun Wang. C’est une imitation, une coquille vide, un corps vidé de son âme.

Nous ne pouvons pas simplement tourner la page comme si rien ne s’était passé, car sinon les mêmes erreurs ne feront que se répéter à l’avenir. Je serai contraint de vivre dans la peur, me préparant à la prochaine rumeur qui pourrait surgir à tout moment : les gens me forceront à nouveau à avaler leurs pensées pleines de venin comme un chien sans dignité, tout en m’exigeant de leur présenter mes excuses ! »

« Dengjun ! » Cristina était brusquement en colère : «Ce qu’une personne devient est le résultat de “ses propres choix”. Si tu choisis de passer ta vie à ruminer ta rancœur et à t’apitoyer sur toi-même, alors ne reproche pas aux autres de te mépriser !… Tu peux aussi choisir de laisser le passé derrière toi et recommencer une nouvelle vie !»

Je lâchai un rire froid : « Mais ai-je jamais eu la liberté de choisir, la possibilité de faire ce que tu dis “mes propres choix”, pour diriger et changer la trajectoire de ma vie ?
Ne juge jamais à la légère la souffrance des autres. Si on avait le choix, qui ne voudrait pas vivre cette vie avec dignité ? Le monde ne manque jamais de donneurs de leçons, ce qui manque, c’est la compréhension… et la compassion.

En tant qu’origine de ces diffamations et de ces humiliations, ta vie n’a pratiquement pas été affectée par ces rumeurs. Et tu demandes à la victime d’oublier les blessures du passé comme si de rien n’était ? Quelle exigence ignorante et injuste !

Encore aujourd’hui, lorsque je fais face seul à la condamnation et à l’exclusion du monde entier sans pouvoir me défendre, quand je perds une opportunité de travail après l’autre à cause des rumeurs, et que même mon droit de me plaindre et de m’exprimer m’est dénié, chaque nuit dans mes rêves, je rêve qu’un jour mon innocence soit reconnue !

Tes propos irresponsables sont le carburant de la violence, et tu les crois anodins. Tandis que je continue à souffrir de traumatismes sans aucune voie pour m’en échapper. La seule personne qui puisse mettre fin à l’influence persistante de cette rumeur violente, c’est le déclencheur lui-même, c’est toi !

Tu as une vie paisible, entourée d’amis et de bonheur, tu peux dire si facilement “ laisser le passé derrière toi”. Mais tu n’as pas vécu cette épreuve, tu n’as pas ressenti le désespoir et l’oppression extrêmes, tu ne comprendras jamais qu’il existe une vie dans laquelle le monde extérieur ne te laisse pas de place pour choisir ta vie.

Arrête de parler d’en haut, comme une spectatrice, à donner des leçons à ceux qui se débattent dans la boue ! Tu crois te mettre à la place des autres, mais tu ne fais qu’explorer ton propre imaginaire. Dans ce monde, sous le même ciel, il y a ceux qui sont nés au sommet d’une montagne, et ceux qui rampent dans les fossés. Certains se baignent dans la lumière du soleil, d’autres sont couverts de rouille jusqu’à l’âme. Tu ne sauras jamais ce que les autres ont enduré. Mais s’il te reste un peu de conscience, alors avoue honnêtement tes erreurs passées, rétablis ma réputation, va dire la vérité sur mon innocence à ceux que tu as trompés, dirige ton mépris et ta haine vers le véritable escroc, et laisse les personnes intègres gagner le respect des autres, que la justice et la vérité retrouvent leur place légitime !»