5.13.21
Je suivis Pierre-Éric jusqu’à l’entrée de la station de métro. Le jour était déjà bien plus lumineux que le matin, mais le voile de brume qui recouvrait la ville ne s’était pas encore complètement dissipé. Tout semblait encore baigné dans une lumière grise et floue. Tout au long du chemin, je me plaignais : « Ce conciliateur n’est qu’un imposteur, il ne fait que noyer le poisson au lieu de chercher à comprendre les tenants et aboutissants de l’affaire. Il n’a même pas lu mes documents et n’a absolument pas abordé le fond du problème ! »
Pierre-Éric me dit avec compassion : « Pour lui, c’est juste un boulot. » Je râlai : « On aurait dû aller directement au tribunal ! Au moins, le tribunal lit et enquête sur les preuves. Pas comme ici, que des paroles ! »
« Même si tu vas devant un juge, il n’aura pas non plus le temps de t’écouter jusqu’au bout. Le résultat qu’on a eu aujourd’hui n’est pas si mauvais. » dit Pierre-Éric, « Viens manger à la maison. Tu restes dormir chez nous ce soir. »
Je secouai la tête : « Je préfère rentrer au CROUS pour déjeuner, et me balader un peu au parc de la Tête d’Or cet après-midi. » Pierre-Éric dit : « C’est bien aussi, alors viens chez nous ce soir. Donne-moi ce constat d’accord. » « Pourquoi ? » « Si tu te promènes seul au parc de la Tête d’Or avec le constat d’accord, tu vas commencer à le relire et à y voir des choses qui ne sont même pas écrites. Je ne te laisserai pas faire ça. Si tu veux te détendre, détends-toi vraiment. Vide ta tête, ne repense plus à ce qui s’est passé ce matin. Tu auras suffisamment de temps ce soir pour discuter de ce document avec moi et Marie-Claude. Une détente complète est vraiment ce dont tu as besoin maintenant. Tu n’arriveras certainement pas à dormir ce soir. Autant te reposer un peu dans la journée. »
J’ai passé tout l’après-midi dans la forêt tropicale de la grande serre du parc de la Tête d’Or, puis dans la serre aux orchidées, enveloppée de brume. Le toit de la serre aussi limpide que du cristal me protégeait, gardant le froid glacial dehors, et ne laissant filtrer que la lumière douce du soleil. La nature m’enveloppait délicatement de ses feuillages luxuriants, m’accueillant en son sein comme une mère étreint son enfant. Je la contemplais avec dévotion et révérence, lui murmurant les peines de mon cœur. Et la nature m’entendait, elle me répondait, me réconfortant de ses appels imperceptibles.
Quand je revins chez Pierre-Éric, il avait déjà préparé le dîner. Il discutait à voix basse avec Marie-Claude à propos de ma situation. Marie-Claude m’invita à m’asseoir sur le canapé près de la table basse en verre et me servit un petit verre de cognac accompagné de quelques grignotages. « Cette affaire de Cristina est enfin terminée. Comment tu te sens maintenant ? » demanda-t-elle avec sollicitude. « J’aimerais relire le constat d’accord », dis-je. Marie-Claude se leva et retrouva le constat d’accord parmi les journaux et dossiers soigneusement disposés sur la table de salle à manger, et me le tendit. Elle l’avait déjà lu.
5.13.22
Je lus donc pour la première fois, et aussi pour la dernière fois au cours des dix années suivantes, ce constat d’accord. Je remarquai que l’adresse de Cristina y figurait. Elle habitait donc aussi à la Croix-Rousse, à moins de 400 mètres de chez Pierre-Éric ! Parfois, lorsque je sortais de la station de métro Hôtel de Ville et montais directement la colline pour me rendre chez Pierre-Éric, je passais sous son immeuble. Plus tard, fin 2012, après que Cristina terminé son doctorat et avait probablement quitté Lyon, je suis retourné une fois devant cet immeuble. Mais à ce moment-là, je n’ai ressenti aucune émotion. Car lors de notre dernière tentative de contact, elle avait renvoyé, sans l’ouvrir, la lettre d’explication que je lui avais transmise via Virgile. Elle avait même pris la peine de faire écrire l’adresse sur l’enveloppe par quelqu’un d’autre. J’avais l’intuition que l’adresse figurant sur le constat d’accord n’était pas la véritable adresse de Cristina, et qu’elle avait certainement utilisé l’adresse d’un collègue pour me tromper.
Quand je retombai sur cette phrase : « les parties admettent de limiter leurs contacts futurs (dans toute la mesure du possible) aux besoins professionnels ou aux situations fortuites, » et mon cœur se serra douloureusement comme saisi dans un étau. (Je ne remarquai toujours pas que j’avais complètement mal interprété le sens de cette phrase. L’intention n’était pas de limiter les contacts entre Cristina et moi. Bien au contraire, cette phrase cherchait à me fournir une justification en cas de rencontre fortuite entre Cristina et moi.)
Je dis, l’air égaré : « Tout s’est déroulé trop vite aujourd’hui, nous n’avons même pas eu le temps d’ouvrir la chronologie que j’avais rédigée. Cristina n’a pas pris conscience de ce que j’ai traversé ces dernières années. Ce n’est pas encore terminé, nous avons convenu de discuter à nouveau de ses impressions après qu’elle aura lu les documents que j’ai écrits. »
À ma surprise, Pierre-Éric et Marie-Claude s’exclamèrent simultanément avec inquiétude : « Non, surtout pas ! Tu ne dois plus jamais la recontacter ! Cette affaire est terminée ! C’est définitif ! C’est écrit noir sur blanc : vous avez tous les deux accepté de limiter vos contacts ! »
Je répliquai avec la voix précipitée : « Mais j’ai accepté de limiter les contacts à condition que nous puissions d’abord exprimer ce que nous avions sur le cœur, c’est seulement après que cela devient effectif ! Je n’ai pas encore eu le temps d’exposer les faits passés. Mon objectif en participant à cette conciliation était de restaurer ma réputation, dans toutes les autres affaires de diffamation il y a une étape où l’on publie des excuses dans les journaux. Comment puis-je retrouver ma réputation si Cristina n’aide pas à diffuser la vérité ? »
Pierre-Éric me répondit avec patience : « Le constat d’accord est très clairement écrit : ‘les deux parties reconnaissent leurs bonnes fois respectives,’ et il mentionne également que ‘les accusations de harcèlement se révèlent excessives.’ Cela suffit à montrer la justice que tu cherchais et la vérité que tu voulais établir. Tu peux montrer ce document à tous ceux qui continuent à te soupçonner. »
Je répondis avec émotion : « Mais ce document stipule aussi : “Je dois limiter tous contacts, peu importe aux professionnels ou aux situations fortuites, dans le futur.”
Je ne comprends pas pourquoi on a tenu à ajouter ce mot “futur”. Si je montre ce document à d’autres personnes, ils penseront certainement que j’ai réellement harcelé Cristina dans le “passé” ! Toute cette histoire est née précisément parce que j’ai constamment évité tout contact possible avec Cristina, limitant et réduisant sans cesse mon cercle de vie, jusqu’à me retrouver acculé ! Pour éviter de rencontrer Cristina par hasard, j’ai subi d’énormes pertes sociales et manqué d’innombrables opportunités professionnelles. Ma demande n’est pas de garantir que Cristina et moi n’aurons pas de contact à l’avenir, mais d’exiger que les gens reconnaissent que j’ai déjà fait beaucoup d’efforts par le passé pour limiter mes contacts avec Cristina, et que cela m’a déjà coûté très cher. Ce n’est qu’en lisant ce qui s’est passé que les gens croiront que je continuerai à garder mes distances avec Cristina à l’avenir, et qu’ils comprendront aussi pourquoi j’ai rompu mes liens et mes amitiés avec eux à l’époque, et que je ne suis finalement pas le pervers moralement dépravé qu’ils imaginent. C’est ça, le cœur de ma demande !
De plus, tu l’as entendu aussi : Cristina a promis de lire mon document et de me donner une réponse. C’est elle qui s’y est engagée. Je ne fais que la recontacter en vertu de cette promesse. »
« Elle ne lira pas ce document, » affirma Pierre-Éric d’un ton certain, « À mon avis, elle t’a dit ça juste pour se débarrasser de toi. Toi, tu es quelqu’un qui respecte ses engagements à la lettre. Cristina n’a pas l’air d’avoir cette même cohérence entre ce qu’elle dit et ce qu’elle fait. »
5.13.23
En entendant cela, je fus saisi d’un vertige, la tête me tourna, et j’eus l’impression que mon cœur allait s’arrêter. À la fois furieux et paniqué, je m’écriai : « Ma seule demande, c’est que Cristina lise attentivement la chronologie que j’ai rédigée, qu’elle comprenne enfin ce qui s’est réellement passé, pour qu’elle m’aide à rétablir ma réputation, à retrouver mes anciens amis. J’ai besoin de connaître son retour après cette lecture, et elle me l’a promis !
Si on ne peut pas reconnaître mon passé, alors limite contact futur n’est qu’une plaisanterie. Comment vas-tu définir si je la croise lors d’une conférence doctorale ou d’un entretien d’embauche, c’est du harcèlement ou pas ? Le problème continuera à se répéter sans cesse. Et à cause de cette clause sur le futur, tout le monde croit maintenant que les rumeurs d’avant étaient vraies. C’est trop injuste pour moi, je dois la contacter ! »
« Tu ne peux pas ! » dit Pierre-Eric d’un ton exceptionnellement sévère, « Le document est déjà signé, tu n’as plus aucune relation avec elle, tu ne peux plus aller la chercher, sinon tu violeras toi-même ce que tu as signé ! Un constat d’accord a une valeur juridique. Les deux parties doivent en respecter les termes, exactement comme prévu. »
« C’est toi qui m’as fait signer ! » me plaignis-je bruyamment avec colère. « J’étais tellement nerveux à ce moment-là que je ne comprenais plus rien au français. Je comptais sur toi pour relire chaque phrase et vérifier que le contenu me protégeait. Mais tu m’as piégé ! Je trouvais déjà que cette phrase “limiter les contacts” n’allait pas du tout (selon ma compréhension erronée, même la structure de la phrase me semblait bizarre), et c’est en te faisant confiance que je n’ai pas insisté sur ce point crucial.
Dans le passé, pour m’éloigner de Cristina, j’ai tracé une prison dans mon cœur, m’empêchant de respirer. Je suis venu à cette conciliation précisément pour briser cette prison, pour retrouver ma liberté ! Mais si Cristina ne lit pas mon document, si je ne peux pas restaurer ma réputation, si je ne peux pas retrouver mes anciens camarades, alors à quoi bon avoir passé six mois à écrire cette chronologie et fait tant de préparations pour suivre la procédure juridique ?
Si ce constat d’accord devient à son tour une prison, s’il m’enferme encore davantage et m’éloigne de toute possibilité de rétablir la vérité, alors il ne sera rien d’autre qu’un complice des rumeurs, une chaîne encore plus lourde autour de mon cou.
Pendant la conciliation, on m’a constamment empêché de parler. Mais maintenant que j’ai engagé cette voie juridique contre Cristina, sous le regard de tous ces anciens amis qui me prennent déjà pour quelqu’un de malsain, il n’y a plus de retour possible tant que je n’ai pas atteint mon but et prouvé mon innocence. Je ne peux pas rester les bras croisés, me taire et laisser ma vie entière être enterrée sous la honte. Ce constat est injuste, et je vais affronter Cristina devant un tribunal ! »
Marie-Claude dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu veux absolument aller au tribunal. Ce constat d’accord prouve déjà que tu es innocent. »
Je répondis : « À quoi bon avoir un constat d’accord si personne ne me laisse le montrer ?
Ceux qui doutent de moi ne me donneront jamais la chance de leur présenter ce document. Seule une explication venant de Cristina peut leur redonner confiance en moi. »
5.13.24
Pierre-Éric dit à Marie-Claude : « Pendant la conciliation, j’ai bien vu à quel point Alex avait le désir profond de pouvoir parler de ce qui s’était passé. Ça m’a vraiment touché. J’en suis sorti moi aussi avec un sentiment de malaise et de regret. » Puis il se tourna vers moi : « Ce constat d’accord peut te protéger, même s’il n’est pas parfait. Il t’a rendu ta liberté de chercher un travail. » Je ricanai : « Nous les ingénieurs, trouvons du travail à travers les réseaux d’alumni, mais aucun de ces anciens amis dans les réseaux n’accepte de me recommander. »
Pierre-Éric insista avec bienveillance : « Mais en dehors de tes réseaux d’alumni chimistes, tu as aussi d’autres réseaux professionnels, comme la Société Française de Cosmétologie, ou encore les réseaux de la Cosmetic Valley où tu as déjà mis les pieds.
Ce monde de la cosmétique ne connaît pas tes anciens camarades. Ils ne te jugeront pas.
Alex, ce constat d’accord est le meilleur résultat que tu pouvais obtenir actuellement, car il indique clairement que tu n’as jamais harcelé Cristina et que tu l’as toujours respectée. Personne ne peut remettre en question un document juridique aussi clair. C’est sur cette base que tu peux te reconstruire, que tu pourras renaître.
Si je t’ai conseillé de signer, c’est aussi parce que tu as déjà perdu trop de temps à cause de ces rumeurs. Tu ne peux pas rester éternellement sans travail, sans revenus. Il faut sortir de ce cauchemar au plus vite, et remettre ta vie sur les rails. Sinon, tu risques de ne jamais pouvoir entrer dans le monde professionnel.
Tu as malheureusement traversé ce désastre alors que tu étais encore jeune, mais tu n’as plus beaucoup de cartes en main : il ne te reste qu’un minimum de capital pour construire ton avenir. Tu n’as plus les moyens de perdre encore du temps dans une procédure juridique qui t’empêcherait de te concentrer sur ta recherche d’emploi. »
Je dis avec des sanglots dans la voix : « Mais dans ce cas, comment pourrais-je retrouver mes amis ? Après toutes ces années d’errance depuis que j’ai quitté Rennes, mon plus grand souhait a toujours été de retrouver ce sentiment de sécurité et de stabilité que j’avais à Rennes, comme si j’étais encore au sein de ma famille d’enfance.
Quand j’ai délibérément coupé les liens avec ces amis de classe prépa pour protéger Cristina des rumeurs, j’ai réprimé ce sentiment de nostalgie, et plus je le réprimais, plus ce désir devenait fort. Quand j’ai coupé les liens avec eux il y a six ans, je n’ai jamais pensé que ce serait un adieu. J’ai toujours attendu que les rumeurs cessent, pour pouvoir rétablir les relations avec ces anciens amis.
Tout le monde a le droit de se remémorer son passé. Et pour moi, le plus beau moment de ma vie, c’était quand j’étais avec eux. Redonner à ce souvenir sa dignité et sa beauté, c’est un droit que je mérite. »
5.13.25
Pierre-Eric dit : « Je regrette de le dire, mais je pense que ces personnes ne reviendront jamais. Dès le premier instant où ton histoire avec Cristina a commencé, tu étais destiné à les perdre pour toujours.
Imagine que tous tes meilleurs amis soient montés sur un bateau pour une croisière, et que ce bateau ait soudainement coulé…Voilà ce que tu vis aujourd’hui. Je comprends ta douleur, mais tu n’as pas d’autre choix que de l’accepter. »
Je dis : « Je n’y arrive pas. Je sais que je n’ai pas encore lâché prise. Ces personnes représentent mes premiers souvenirs en France, mon époque d’enfance dans ce nouveau pays, la pierre angulaire de tout. Je souhaite toujours retrouver mon honneur. J’ai fait tant de choses en silence pour protéger Cristina, tant de choses de bien, alors que certains voulaient lui nuire. Mais celui qui fait le bien est puni, détesté et exclu par tous, tandis que ceux qui lui nuisent sont traités comme des héros par Cristina elle-même et par tous les autres, jouissant de la confiance et de l’amitié de tous. Qu’est-ce qui ne va pas dans ce monde ? »
Pierre-Éric dit : « Pour revenir à notre hypothèse : quand le naufrage a eu lieu, tu n’as rien fait de mal, et pourtant tu as perdu tous tes amis. Dans la réalité, tu ne peux pas les faire revenir à la vie. Mais tu peux choisir de continuer à les aimer, à penser à eux, dans ton cœur. »
« Je veux toujours leur faire savoir que tout ce que j’ai fait était par devoir moral et par respect pour Cristina et pour tous les autres », disais-je, l’âme en peine. « Au début, quand j’ai renoncé à tout contact avec Cristina et les autres, ils m’ont tous traité d’égoïste. »
Pierre-Éric répondit : « Si tu tiens vraiment à reprendre contact avec Cristina, alors attends cinq ans. Dans cinq ans, tu pourras lui écrire une lettre, dans laquelle tu lui expliqueras ce que tu ressens aujourd’hui. Mais pour l’instant, ce n’est pas le moment.
Cristina n’est pas encore prête à recevoir une lettre de toi. Fais confiance au temps. Le temps vous permettra à tous les deux de mûrir et effacera tous les préjugés. »
Ses paroles me rappelèrent soudainement comment Alex m’avait dissuadé d’écrire une lettre d’explication à Cristina. Alex m’avait conseillé cela uniquement pour mieux cacher ses manœuvres, pour pouvoir mieux semer la discorde entre Cristina et moi. Je demandai avec méfiance : « Pourquoi attendre cinq ans ? Ce que tu veux dire, en fait,
c’est que tu veux me priver de toute possibilité de rétablir une compréhension entre Cristina et moi, n’est-ce pas ? »
Pierre-Éric perçut mon soupçon, mais il ne se vexa pas. Il répondit avec calme et sincérité : « Ce conseil, tu es libre de le suivre ou non, je ne cherche pas à t’empêcher de contacter Cristina, mais je pense que vous avez tous les deux besoin de temps pour apaiser vos émotions. J’estime qu’attendre cinq ans avant de reprendre contact permettrait de mieux atteindre ton objectif. C’est une leçon que j’ai apprise avec l’âge, à travers les expériences de la vie. »
J’acceptai son explication à contrecœur. À partir de ce jour-là, je me mis à compter les secondes, gravant dans mon cœur cette promesse de cinq ans. Je me forçai à tenir bon, à enfouir au fond de moi l’humiliation, la honte, et cette peur persistante de vivre que je ressentais chaque jour, à faire semblant de vivre comme quelqu’un de normal. Parce qu’intérieurement, je me disais qu’il suffisait d’attendre cinq ans. Cinq ans plus tard, j’aurais de nouveau le droit de prouver à Cristina mon innocence, ma droiture et ma dignité.